Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 25 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 22

 

 

Joona s’affaissa un peu sur son siège, suivit la progression de l’individu dans le rétroviseur et essaya de distinguer son visage.

Les branches du sorbier se balancèrent sur son passage.

À la lumière grise du poste électrique, Joona s’aperçut que c’était Samuel.

Son collègue avait presque une demi-heure d’avance.

Il ouvrit la portière et s’assit sur le siège passager qu’il recula aussitôt pour étirer ses jambes.

— Tu es grand et blond, Joona… et on est bien, tous les deux ici dans la voiture et tout ça, soupira-t-il. Mais je préfère quand même dormir avec Rebecka… J’ai envie d’aider les garçons à faire leurs devoirs.

— Tu peux faire des devoirs avec moi.

— Sympa, rit Samuel.

Joona observa la rue, l’immeuble avec ses portes fermées, les garde-fous rouillés des balcons et les vitres noires et luisantes.

— On se donne encore trois jours.

Samuel sortit son thermos en inox contenant la yoich, le nom qu’il donnait à sa soupe de poulet.

— Je ne sais pas, j’ai pas mal réfléchi, finit-il par dire sur un ton grave. Rien ne colle dans cette affaire. On essaie de coincer un assassin qui n’existe peut-être même pas.

— Il existe, s’obstina Joona.

— Mais il ne correspond pas à ce qu’on a appris, il ne correspond pas aux critères scientifiques, sur aucun plan.

— C’est pour ça… que personne ne l’a vu. Il est visible seulement parce qu’il jette une ombre dans les statistiques.

Ils se turent. Samuel souffla sur sa soupe, la sueur perlant au front. Joona fredonnait un air de tango et laissa son regard glisser de la fenêtre de Roseanna jusqu’aux stalactites de glace sous l’avancée du toit, survolant les cheminées et les modules de climatisation sous leur manteau blanc. Après quelques semaines de dégel, le froid était revenu, et la neige aussi.

— Il y a quelqu’un derrière l’immeuble, chuchota subitement Samuel. Je crois que j’ai vu un mouvement.

Il pointa son doigt sur le bâtiment, mais tout était figé comme dans un rêve.

La seconde suivante, Joona vit de la neige poudreuse s’envoler d’un buisson près de la résidence. Comme si quelqu’un venait de passer.

Ils ouvrirent doucement les portières et se glissèrent dehors.

Le quartier endormi était plongé dans le silence. Les seuls bruits qu’ils percevaient étaient ceux de leurs propres pas et le ronron du poste électrique.

Ils s’approchèrent du pignon aveugle, continuèrent en bas du talus herbeux et passèrent devant l’atelier d’un tapissier situé au rez-de-jardin.

La lueur du réverbère le plus proche arrivait jusqu’à l’étendue de neige fraîche derrière le corps de bâtiment. Ils s’arrêtèrent au coin de l’immeuble et observèrent les arbres qui se densifiaient vers la forêt de Lill-Jan et la Kungliga Tennishallen, où se déroulait chaque année l’Open de Stockholm.

Tout d’abord Joona ne vit rien dans l’obscurité entre les vieux troncs tordus.

Il était sur le point de faire signe à Samuel d’avancer quand il découvrit la silhouette.

Un homme se tenait entre les arbres, aussi immobile que les branches ourlées de neige.

Le cœur de Joona se mit à battre plus fort.

Tel un fantôme, l’homme mince fixait la fenêtre derrière laquelle Roseanna Kohler était en train de dormir.

Il ne montrait aucune hâte, ne laissait deviner aucun but apparent.

Une certitude glaçante remplit Joona. L’homme dans le parc était le tueur en série dont ils avaient deviné l’existence.

Parmi les ombres, son visage paraissait maigre et ridé.

Il se contentait de se tenir là, comme si la vue de la maison le remplissait d’un calme jouissif, comme s’il avait déjà attiré sa victime dans sa nasse.

Ils sortirent leurs armes, sans savoir comment agir. Ils n’en avaient pas parlé au préalable. Bien qu’ils aient surveillé l’immeuble de Roseanna pendant des jours et des nuits d’affilée, ils n’avaient jamais discuté de la marche à suivre s’il s’avérait qu’ils avaient raison.

Ils ne pouvaient pas se précipiter et arrêter un homme parce qu’il regardait une fenêtre. Certes, ils apprendraient son identité, mais ils se verraient vraisemblablement contraints de le relâcher.

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