Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 146 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 143

 

Le cœur de Saga bat la chamade, ça tient du miracle que Jurek ne s’en rende pas compte. Si le mouchard fonctionne correctement, ses collègues ont déjà encerclé sur la carte toutes les usines de mortier désaffectées. Peut-être s’y rendent-ils déjà.

— C’est un bon endroit où se cacher jusqu’à ce que la police arrête les recherches, poursuit-il en la regardant. Et tu pourras y rester si la maison te plaît.

— Mais toi, tu t’en vas ailleurs.

— Je suis obligé.

— Et je ne peux pas venir avec toi ?

— C’est ce que tu veux ?

— Ça dépend de l’endroit où tu vas.

Saga est consciente d’insister un peu trop, mais à cet instant, il semble vraiment tenir à ce qu’elle l’accompagne dans son évasion.

— Tu dois me faire confiance, dit-il sèchement.

— On dirait que tu as juste l’intention de m’abandonner dans la première maison.

— Non.

— Mais on dirait, dit-elle sur un ton blessé. Je crois que je vais rester ici jusqu’à ce qu’on me laisse sortir.

— Et ce sera quand ?

— Je ne sais pas.

— Tu es sûre qu’ils vont te laisser sortir ?

— Oui, répond-elle sincèrement.

— Parce que tu es une gentille petite fille et que tu as aidé ta maman malade quand elle…

— Je n’étais pas gentille, l’interrompt Saga et elle retire son bras. Tu crois que ça me faisait plaisir d’être là ? Je n’étais qu’une enfant, je faisais ce que j’étais obligée de faire.

Il se renverse dans le canapé et hoche la tête.

— C’est intéressant, les contraintes.

— On ne me forçait pas, proteste-t-elle.

— C’est pourtant ce que tu viens de dire.

— Pas exactement… Je veux dire, je me débrouillais. Elle n’avait mal que le soir, et la nuit.

Saga se tait en pensant à un matin précis après un soir vraiment difficile. Sa mère lui avait préparé le petit-déjeuner. Elle avait fait des œufs sur le plat, tartiné des tranches de pain et versé du lait dans un verre. Ensuite elles étaient sorties pieds nus dans le jardin. L’herbe était mouillée de rosée et elles avaient emporté les coussins de la balancelle pour s’asseoir par terre.

— Tu lui donnais de la codéine, dit Jurek d’une drôle de voix.

— Ça l’aidait.

— Mais ce n’est pas un médicament très puissant – combien en a-t-elle pris le dernier soir ?

— Beaucoup… elle souffrait terriblement…

Saga passe la main sur son front et, à sa grande surprise, il est couvert de sueur. Elle n’a pas envie de parler de cet épisode de sa vie, elle n’y a pas pensé depuis de nombreuses années.

— Plus que dix, j’imagine ? demande Jurek sur un ton léger.

— En général, elle n’en prenait que deux, mais ce soir-là, il lui en fallait davantage. Je les ai renversés sur le tapis, mais… je ne sais pas, j’ai dû lui en donner douze, peut-être treize.

Saga sent les muscles de son visage tressaillir. Craignant de se mettre à pleurer, elle se lève vivement pour retourner dans sa chambre.

— Ce n’est pas un cancer qui a tué ta mère, dit Jurek.

Elle s’arrête, se tourne vers lui.

— Ça suffit maintenant, dit-elle, la mine grave.

— Elle n’avait pas de tumeur au cerveau, poursuit-il à voix basse.

— Tu… J’étais avec maman quand elle est morte, tu ne sais rien d’elle, tu ne peux pas…

— Son mal de tête, la coupe Jurek. Le mal de tête ne s’arrête pas le matin quand on a une tumeur.

— En tout cas, pour elle, c’était comme ça.

— Ce qui cause la douleur, c’est la pression sur les méninges et les vaisseaux sanguins quand la tumeur grossit. Ça ne passe jamais, ça ne fait qu’empirer.

Elle regarde droit dans les yeux de Jurek et sent un frisson lui parcourir le dos.

— Je…

Sa voix n’est qu’un chuchotement. Elle voudrait frapper et hurler, mais toutes ses forces l’ont abandonnée.

En réalité, elle a toujours su que quelque chose clochait avec ses souvenirs. Elle se rappelle qu’adolescente elle s’était emportée contre son père, lui avait crié qu’il mentait sur toute la ligne, qu’il était l’homme le plus hypocrite qu’elle ait jamais rencontré.

Il lui avait dit que sa mère n’avait pas eu de cancer.

Elle avait toujours pensé qu’il lui mentait pour rendre sa trahison envers sa femme moins impardonnable.

Ici et maintenant, elle ne sait plus d’où lui est venue l’idée d’une tumeur au cerveau. Elle ne se rappelle pas que sa mère l’ait prétendu ni qu’elle ait jamais été hospitalisée.

Mais pourquoi est-ce que maman pleurait tous les soirs si elle n’était pas malade ? Ça ne colle pas. Pourquoi est-ce qu’elle me forçait à appeler papa tout le temps pour lui dire qu’il devait rentrer ? Pourquoi est-ce que maman prenait de la codéine si elle n’avait pas mal ? Pourquoi est-ce qu’elle laissait sa propre fille lui donner tous ces comprimés ?

Le visage de Jurek forme un masque sombre et rigide. Saga se détourne et se dirige vers sa chambre. Elle n’a qu’une envie, partir en courant, ne pas entendre ce qu’il s’apprête à lui annoncer.

— Tu as tué ta propre mère, dit-il calmement.

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