Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 91 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 88

 

Joona pénètre dans une salle blanchie à la chaux, équipée d’un large lavabo adossé au mur. De l’eau s’écoule d’un tuyau orange, directement dans le trou d’évacuation au sol. Le cadavre retrouvé dans la cabane de chasse en Dalécarlie est placé sur une longue table d’autopsie recouverte de plastique. La cage thoracique brune et creuse a été ouverte à la scie et un liquide jaune suinte lentement dans la rigole en acier inox.

— Tra la la la laa – we’d catch the rainbow, chantonne l’Aiguille pour lui-même. Tra la la la laa – to the sun…

Il attrape une paire de gants en latex et souffle dedans quand il découvre Joona dans la pièce.

— Vous pourriez monter un orchestre à l’Institut, sourit Joona.

— Frippe est un super bassiste, répond le médecin légiste.

La lumière des puissants spots du plafond se reflète dans ses lunettes de protection. Il porte un col roulé blanc sous sa blouse de médecin.

Des pas feutrés s’approchent dans le couloir et Carlos Eliasson entre, des protège-chaussures bleus enfilés sur ses souliers.

— Vous avez réussi à identifier le mort ? demande-t-il. Il s’arrête net en apercevant le corps.

Les bords surélevés de la table d’autopsie lui confèrent l’aspect d’une paillasse sur laquelle on a posé un bout de viande séchée ou une sorte d’étrange racine noire. Le cadavre est racorni et tordu, et la tête arrachée a été posée dans le prolongement du cou.

— C’est Jeremy Magnusson, aucun doute là-dessus, répond l’Aiguille. Notre odontologue – au fait, il joue de la guitare – a comparé les caractéristiques bucco-dentaires avec des dossiers conservés par le

Folktandvården 8.

L’Aiguille se penche, prend la tête dans ses mains et ouvre le trou noir et fripé qui constitue la bouche de Jeremy Magnusson.

— Il avait une dent de sagesse incluse et…

— Je t’en prie, le coupe Carlos, le front couvert de sueur. Je suis sûr que le guitariste a raison.

— Le palais a disparu, dit l’Aiguille, et il ouvre davantage les mâchoires du crâne. Mais si on introduit un doigt…

— Passionnant, soupire Carlos en regardant sa montre. Il était pendu là depuis combien d’années ? Tu peux nous donner une estimation ?

— Les températures basses ont probablement participé à retarder le dessèchement. Mais si tu regardes les yeux, là, les conjonctives ont séché rapidement, sauf sous les paupières. La consistance parchemineuse de la peau est identique partout, excepté autour du cou à l’emplacement de la corde.

— Donc, à la louche ? insiste Carlos.

— La modification post mortem est en réalité un calendrier, une sorte de vie de la mort, un processus qui a lieu dans le corps après le décès… Et je dirais que Jeremy Magnusson s’est tué il y a…

— Treize ans, un mois et cinq jours, complète Joona.

— C’est une bonne supposition, reconnaît l’Aiguille en hochant la tête.

— Les techniciens viennent de m’envoyer une copie de sa lettre d’adieu, explique Joona en sortant son téléphone.

— Un suicide, donc, parvient à dire Carlos.

— Tout l’indique, même si Jurek Walter a pu être présent sur les lieux à cette époque-là, répond l’Aiguille.

— Jeremy Magnusson figurait sur la liste des victimes les plus probables de Jurek Walter, dit Carlos lentement. Et voilà qu’on se retrouve à classer sa mort comme suicide.

Quelque chose d’insaisissable traverse l’esprit de Joona. Comme si la conversation dissimulait une association d’idées qu’il n’arrive pas à saisir.

— Qu’est-ce qu’il dit dans sa lettre ? demande Carlos.

— Il s’est pendu trois semaines seulement avant que sa fille Agneta soit retrouvée dans la forêt de Lill-Jan, dit Joona en regardant la photo de la lettre d’adieu datée que les techniciens lui ont transférée.

Je ne sais pas pourquoi j’ai tout perdu, mes enfants, mon petit-fils et ma femme.

Je suis comme Job, mais sans avoir été rétabli dans mes biens.

J’ai attendu, et cette attente doit prendre fin.

 

Il s’est donné la mort croyant avoir été privé de tous ceux qu’il aimait. S’il avait enduré la solitude un peu plus longtemps, sa fille lui aurait été rendue. Agneta Magnusson avait encore plusieurs années à vivre avant que son cœur ne s’arrête. Elle se trouvait alors dans un service de soins longue durée sous surveillance permanente.

 

8 Services de soins dentaires gratuits pour tous jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, gérés pas les conseils

généraux.

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