Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 142 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 139

 

Des rideaux de neige balaient l’autoroute. Les véhicules qui circulent font vibrer les fenêtres du restaurant. Le café dans la tasse de Joona tremble.

Il observe les deux hommes qui l’accompagnent. Leurs visages sont calmes et fatigués. Après lui avoir pris son téléphone, son passeport et son portefeuille, ils semblent maintenant attendre une quelconque directive. Une odeur de sarrasin et de lard frit flotte dans la salle.

Joona consulte sa montre et constate que son avion quitte Moscou dans neuf minutes.

La vie de Felicia s’éloigne avec les secondes qui s’égrènent.

L’un des hommes essaie de résoudre un sudoku et l’autre lit les pages hippiques d’un quotidien de grand format.

Joona tourne ses yeux vers la femme derrière le comptoir et pense à sa conversation avec Nikita Karpin.

Avant que leur entretien soit interrompu, le vieil homme s’était comporté comme s’ils disposaient de tout leur temps. Il avait souri calmement pour lui-même, avait essuyé avec le pouce la buée sur la carafe et dit que Jurek et son frère jumeau n’étaient restés en Suède que deux ans.

— Comment ça se fait ? avait demandé Joona.

— On ne devient pas tueur en série pour rien.

— Tu sais ce qui s’est passé ?

— Oui.

Le vieil homme avait laissé son doigt glisser sur le classeur gris et s’était remis à parler de l’ingénieur aux compétences pointues, qui avait probablement envisagé de monnayer ses connaissances en Suède.

— Mais la Commission suédoise pour les étrangers ne s’est intéressée qu’aux bras de Vadim Levanov. Ils n’ont rien compris. Ils ont envoyé un ingénieur en aérospatiale de renommée mondiale travailler dans une carrière.

— Il savait peut-être que vous le surveilliez et gardait prudemment le silence sur ses compétences, avait objecté Joona.

— Le bon sens aurait été de ne pas quitter Leninsk. Il aurait peut-être écopé de dix ans de travaux forcés, mais…

— Il pensait forcément à ses enfants.

— Raison de plus pour rester, avait rétorqué Nikita en croisant le regard de Joona. Les garçons ont finalement été expulsés de Suède et Vadim Levanov ne les a jamais revus. Il a contacté toutes ses relations, sans succès. Il n’y avait pas grand-chose à faire. Il savait évidemment qu’il serait arrêté s’il revenait en Russie et qu’il ne retrouverait jamais ses fils. Alors il les a attendus. C’est tout ce qui lui restait à faire. Il imaginait sans doute que si les garçons essayaient de le retrouver, ils reviendraient au dernier endroit où ils avaient vécu ensemble.

— Et quel était ce dernier endroit ? avait demandé Joona.

Au même instant il avait vu une grosse berline s’approcher du domaine.

— Les logements des travailleurs immigrés, appartement numéro quatre. C’est également là qu’il a mis fin à ses jours trente ans plus tard.

Joona n’avait pas eu le temps de demander le nom de la carrière, car Nikita Karpin recevait de la visite. Une Chrysler noire étincelante s’était immobilisée dans la cour. La conversation était définitivement close. Sans montrer le moindre empressement, le vieil homme avait remplacé tous les documents sur la table relatifs au père de Jurek par des documents concernant Alexandre Pitchouchkine, alias le Tueur à l’échiquier – un tueur en série que Joona avait contribué à coincer.

Quatre hommes avaient pénétré dans la maison, s’étaient calmement avancés jusqu’à Joona et Nikita, leur avaient serré la main, polis, puis avaient parlé en russe un moment. Ensuite, deux des hommes avaient emmené Joona dans la voiture noire tandis que les autres restaient avec Nikita.

Ils l’avaient fait monter à l’arrière. Un homme à la nuque de taureau et aux petits yeux noirs avait aimablement demandé à voir son passeport, puis avait également réclamé son téléphone portable. Ils avaient fouillé son portefeuille, appelé son hôtel et l’agence de location automobile. Ils l’avaient assuré qu’il serait ramené à l’aéroport, mais pas tout de suite.

Ils attendent à présent, installés à une table de la taverne.

Joona boit une demi-gorgée de son café froid.

Si seulement il avait son téléphone, il pourrait appeler Anja et lui demander de faire une recherche sur le père de Jurek Walter. Il y a forcément des informations quelque part concernant les enfants ou l’endroit où ils habitaient. Il réprime une forte envie de renverser la table, de se précipiter dans la voiture et de partir à l’aéroport. Ils détiennent son passeport. Son portefeuille et son téléphone portable.

L’homme à la nuque de taureau tambourine légèrement des doigts sur la table tout en fredonnant tout bas. L’autre, cheveux en brosse couleur gris fer, a cessé de lire, il envoie désormais des SMS.

Dans la cuisine, on entend des bruits de vaisselle.

Enfin, un téléphone sonne. L’homme aux cheveux gris se lève et s’éloigne de quelques pas avant de répondre.

Un instant plus tard, il raccroche et annonce qu’il est l’heure de partir.

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