Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 61 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 58

 

Le reflet du soleil danse sur la fenêtre sale de la cuisine juste au moment où Carlos Eliasson tend un dossier à Saga Bauer. Elle ouvre la chemise et regarde droit dans les yeux clairs de Jurek Walter. Elle déplace la photographie et commence à lire le rapport vieux de treize ans. Le visage de plus en plus pâle, elle se laisse glisser par terre, adossée au radiateur. Elle poursuit sa lecture, examine les photographies, survole les rapports d’autopsie et lit le jugement de placement d’office.

Elle referme la chemise et Carlos lui raconte l’apparition de Mikael Kohler-Frost sur le pont d’Igelsta après treize années d’absence.

Verner ouvre le fichier audio de son téléphone portable dans lequel le jeune homme raconte sa captivité et son évasion. Saga écoute la voix désespérée et quand elle l’entend parler de sa sœur, son cœur se met à cogner plus fort dans sa poitrine. Elle regarde la photographie dans le dossier. La petite fille avec sa tresse emmêlée et sa bombe d’équitation a l’air de se préparer à faire quelque chose d’amusant et d’interdit.

Quand la voix de Mikael se tait, elle se relève et marche de long en large dans la cuisine vide avant de s’arrêter devant la fenêtre.

— La Rikskrim en est au même point qu’il y a treize ans, dit Verner.

— Nous ne savons rien… mais Jurek Walter sait, il sait qui est son complice et il sait où se trouve Felicia.

Verner explique à Saga qu’il est impossible de soutirer des informations à Jurek Walter en ayant recours à des interrogatoires classiques ou en faisant intervenir des psychologues ou des pasteurs.

— Même la torture ne marcherait pas, ajoute Carlos et il essaie de se hisser sur le rebord de la fenêtre.

— Mais merde à la fin, pourquoi on ne s’y prend pas comme d’habitude ? demande Saga. On n’a qu’à recruter un informateur à la con, notre organisation ne fait pratiquement que ça en sous-main.

— Joona est d’avis… désolé de t’interrompre, dit Verner. Mais Joona est d’avis que Jurek n’aurait aucun mal à démonter un informateur qui essaierait…

— Et il faut quoi alors ?

— La seule chose à tenter, c’est d’introduire un agent professionnel en tant que patient dans le même service que lui.

— Et pourquoi parlerait-il à un patient ? demande Saga, sceptique.

— Joona nous a conseillé de trouver un agent suffisamment exceptionnel pour éveiller la curiosité de Jurek Walter.

— Sa curiosité ?

— Son désir de découvrir une personne nouvelle… et pas juste un moyen de s’évader, répond Carlos.

— Joona a cité mon nom ?

— Non, mais tu es notre premier choix, précise Verner fermement.

— Qui est le deuxième ?

— Personne.

— Comment voulez-vous organiser tout ça d’un point de vue pratique ? demande Saga d’une voix atone.

— La machine administrative est déjà à l’œuvre, répond Verner. Une ordonnance mène à une autre et, si tu acceptes la mission, il n’y a qu’à monter dans le train…

— Vachement tentant, murmure-t-elle.

— On fera en sorte que tu aies un jugement à la cour d’appel – internement psychiatrique et placement immédiat à l’hôpital de Karsudden.

Verner va remplir son gobelet au robinet.

— On a découvert – et c’est plutôt malin de notre part – qu’on pouvait tirer parti d’un libellé figurant dans l’arrêté du conseil général. Ça date de l’époque de la création de l’unité sécurisée de psychiatrie médico-légale à l’hôpital Löwenströmska.

— Il y est écrit noir sur blanc que le service doit proposer des soins à trois patients, complète Carlos. Mais pendant treize ans, ils n’ont eu que Jurek Walter.

Verner boit bruyamment quelques gorgées d’eau, puis il broie le gobelet et le jette dans l’évier.

— La direction a déjà refusé plusieurs patients, poursuit Carlos. Mais ils savent qu’ils sont obligés d’accepter en cas d’injonction formelle.

— Et c’est ce qui va se produire. L’administration pénitentiaire va convoquer une réunion extraordinaire et prendre la décision de transférer à Löwenströmska un patient du pavillon fermé de Säter et un autre patient de l’hôpital de Karsudden.

— Dans ce cas, tu seras le patient de Karsudden, dit Carlos.

— Si j’accepte cette mission, je serai donc internée comme patiente dangereuse ?

— Oui.

— Et le jugement sera inscrit dans mon casier judiciaire ?

— Une mention à la Direction des services judiciaires serait sans doute suffisante, répond Verner. Mais on tient à créer une identité complète, avec jugement au tribunal de première instance et expertise psychiatrique.

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