Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 121 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 118

 

 

Saga entend la respiration lourde et sombre de Jurek qui marche sur le tapis roulant. À la télé, on explique comment fabriquer ses propres balles rebondissantes. Des sphères de toutes les couleurs flottent dans des verres d’eau.

Saga est en proie à des sentiments contradictoires. Son instinct de survie lui dit qu’elle devrait éviter tout contact avec Jurek, mais chaque conversation qu’elle a avec lui augmente les chances de ses collègues de retrouver Felicia.

Le présentateur de l’émission met en garde les téléspectateurs : utiliser trop de papier d’aluminium réduit la capacité des balles à rebondir.

Lentement, Saga s’approche de Jurek. Il descend du tapis de course et signale d’un geste de la main qu’il le lui laisse.

Elle le remercie, monte et commence à marcher. Ses jambes sont encore fatiguées et ses articulations douloureuses. Elle essaie d’augmenter la cadence, mais le souffle lui manque. Jurek reste là, à l’observer.

— On t’a fait ton injection d’Haldol ? demande-t-il.

— Dès le premier jour.

— C’est le médecin qui te l’a faite ?

— Oui.

— Il est entré dans ta cellule et a baissé ton pantalon ?

— J’ai d’abord eu du Valium, répond-elle à voix basse.

— Il a eu des gestes déplacés ?

Elle hausse les épaules.

— Il est entré plus d’une fois ?

Bernie arrive et se dirige droit vers le tapis roulant. Son nez cassé est protégé par un pansement adhésif blanc. Un hématome gris sombre ferme un de ses yeux. Il s’arrête devant Saga, la regarde en toussotant.

— Je suis ton esclave maintenant… Merde, je te jure. Je suis là et je te suivrai éternellement, comme le valet de chambre du pape… jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Il essuie la sueur de sa lèvre supérieure et chancelle.

— J’obéirai à la moindre…

— Va t’asseoir dans le canapé, l’interrompt Saga sans le regarder.

Il rote et déglutit plusieurs fois.

— Je me roulerai par terre pour chauffer tes pieds… Je suis ton chien, dit-il et en soupirant il se met à genoux. Dis-moi. Qu’est-ce que tu aimerais que je fasse ?

— Va t’asseoir dans le canapé, répète Saga.

Elle marche d’un pas lourd sur le tapis de course. Les feuilles du palmier oscillent. Bernie se met à ramper, il incline la tête et lève les yeux vers elle.

— Quoi que tu demandes, j’obéirai. Si tu transpires entre les seins, je peux essuyer…

— Va t’asseoir dans le canapé, dit Jurek sur un ton neutre.

Bernie s’éloigne immédiatement à quatre pattes et se couche par terre devant le canapé. Saga est obligée de ralentir un peu la vitesse du tapis. Elle s’empêche de regarder la feuille de palmier qui balance et de penser au micro-espion et son émetteur.

Jurek la scrute, s’essuie la bouche et passe la main dans ses cheveux courts gris métallique.

— On peut quitter l’hôpital ensemble, propose-t-il calmement.

— Je ne sais pas si j’en ai vraiment envie.

— Pourquoi ?

— Il ne me reste pas grand-chose à l’extérieur.

— Il ne te reste pas grand-chose ? répète-t-il à voix basse. De toute façon, il n’y a rien qui nous attend… rien vers quoi revenir, mais il existe de meilleurs endroits que celui-ci.

— Ou bien pires.

Il semble sincèrement surpris, mais se contente de détourner la tête avec une sorte de soupir.

— Qu’est-ce que tu as dit ?

— J’ai simplement soupiré, parce que je me suis rappelé qu’il existe effectivement un endroit qui est pire, dit-il en lui jetant un regard songeur. Les lignes à haute tension vibraient dans l’air… les routes étaient défoncées par d’énormes chargeuses sur pneus… et leurs sillons se remplissaient d’une eau boueuse rouge, elle m’arrivait jusqu’à la taille… mais je pouvais encore ouvrir la bouche et respirer.

— Qu’est-ce que tu essaies de dire ?

— Que parfois les endroits pires sont à préférer aux endroits meilleurs…

— Tu penses à ton enfance ?

— Je suppose que oui, chuchote-t-il.

Saga arrête le tapis roulant, se penche en prenant appui sur les poignées de l’appareil. Ses joues chauffent comme si elle avait couru dix kilomètres. Elle sait qu’elle doit poursuivre la conversation et le faire parler davantage, mais sans se montrer trop empressée.

— Mais aujourd’hui… Tu as déjà une cachette ou tu penses pouvoir en trouver une ? demande-t-elle sans le regarder.

La question était beaucoup trop directe, elle le sent et se force à lever le visage, force son regard à croiser le sien.

— Je pourrais t’offrir une ville entière si tu voulais, dit-il d’un air sérieux.

— Où ça ?

— À toi de choisir.

Saga secoue la tête en souriant, mais se souvient alors d’un endroit auquel elle s’interdit de penser depuis de nombreuses années.

— Moi, quand je pense à ailleurs, il n’y a que la maison de mon grand-père qui me vient à l’esprit. J’avais une balançoire accrochée à un arbre, une sorte de chaise volante… Je ne sais pas, j’aime toujours me balancer.

— Tu ne peux pas y aller ?

— Impossible, répond-elle et elle descend de l’appareil.

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