Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 4 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 1

 

Unité sécurisée de psychiatrie médico-légale

Hôpital Löwenströmska

La grille en acier se referme derrière le nouveau médecin dans un lourd bruit métallique. L’écho le dépasse et s’engouffre dans l’escalier en colimaçon.

Anders Rönn a des frissons dans le dos lorsque le silence s’installe à nouveau.

À partir d’aujourd’hui, il va travailler au sein de l’unité sécurisée de psychiatrie médico-légale.

Dans ce bunker rigoureusement isolé se trouve depuis treize ans Jurek Walter. Cet homme vieillissant est condamné à des soins psychiatriques sous contrainte.

Il a reçu le diagnostic suivant : “Schizophrénie non spécifiée. Raisonnement chaotique. États psychotiques aigus et récurrents avec accès de violence.” C’est tout ce que le jeune médecin sait de son patient.

Au sous-sol, abusivement appelé niveau zéro, Anders Rönn exhibe son badge au garde, se défait de son téléphone et suspend la clé de la grille dans l’armoire. Le garde lui ouvre la première porte du sas de sécurité, il entre et attend la fermeture. Un signal sonore retentit et le garde actionne l’ouverture de la porte suivante. Anders se retourne et lui fait un petit signe de la main, puis s’engage dans le couloir qui mène à la pièce réservée au personnel.

Le médecin-chef, docteur Roland Brolin, est un homme d’une cinquantaine d’années, corpulent, aux épaules tombantes et aux cheveux coupés en brosse. Il est en train de fumer sous la hotte de la kitchenette tout en feuilletant le Vårdförbundets tidning, magazine publié par la Fédération des professionnels de la santé, boudant au passage un article sur les écarts de salaires entre hommes et femmes.

— Jurek Walter ne doit jamais rester seul avec un membre du personnel, dit-il à Anders. Il n’a pas le droit de rencontrer d’autres patients, ni de recevoir de visites, il n’a pas le droit de se rendre dans l’espace de promenade. Jamais non plus…

— Jamais ? demande Anders. Pourtant, la loi n’autorise pas à enfermer…

— Non, effectivement, le coupe sèchement Roland Brolin.

— Qu’est-ce qu’il a fait au juste ?

— Que des trucs sympas, répond le chef de service en se dirigeant vers le couloir.

Bien que Jurek Walter soit le pire tueur en série que la Suède ait connu, le grand public ignore tout de lui. Les délibérations au tribunal de première instance et à la cour d’appel se sont tenues à huis clos et son dossier judiciaire demeure confidentiel.

Anders Rönn et Roland Brolin passent une nouvelle porte de sécurité et une jeune femme avec des tatouages aux bras et des piercings aux joues leur fait un clin d’œil.

— Revenez vivants, dit-elle laconiquement.

— Ne vous inquiétez pas, dit Roland à Anders en baissant la voix. Jurek Walter est un homme âgé et paisible. Il n’est pas violent, il n’élève jamais la voix. La règle numéro un ici est de ne jamais entrer dans sa cellule. Mais cette nuit, pendant sa garde, Leffe s’est aperçu qu’il a réussi à se fabriquer un couteau. Il le cache sous son matelas et, évidemment, on doit le lui confisquer.

— Comment on s’y prend ? demande Anders.

— On va enfreindre le règlement.

— Et entrer dans sa cellule ?

— Vous allez y entrer… et vous lui demanderez gentiment de vous donner le couteau.

— Je vais entrer dans… ?

Roland Brolin éclate de rire et explique qu’ils vont faire son injection au patient comme d’habitude, mais en remplaçant le Risperdal par une forte dose de Zyprexa.

Le chef de service passe sa carte magnétique dans un lecteur et tape un code. Un bip retentit et la serrure de la porte de sécurité bourdonne.

— Tenez, dit Roland en lui tendant une petite boîte de boules Quies jaunes.

— Vous venez de me dire qu’il n’élève jamais la voix.

Roland esquisse un sourire las, contemple son nouveau collègue d’un regard fatigué et pousse un profond soupir avant de commencer à lui détailler ce qu’il doit savoir.

— Jurek Walter va vous parler très calmement, sans doute sur un ton aimable. Mais plus tard, ce soir, en rentrant chez vous en voiture, vous dévierez sur la voie opposée et irez vous encastrer dans un poids lourd… ou alors vous ferez un saut à la quincaillerie Järnia pour vous acheter une hache avant d’aller chercher vos enfants à la garderie.

— Je suis censé trembler de peur maintenant ? sourit Anders.

— Non, juste rester sur vos gardes.

En général, la chance ne sourit pas spécialement à Anders, mais quand il était tombé sur une petite annonce dans Läkartidningen, la revue des médecins, proposant un remplacement à temps plein de longue durée à l’unité sécurisée de l’hôpital Löwenströmska, il avait senti son cœur battre plus fort.

Le trajet de chez lui à l’hôpital n’est que de vingt minutes et il pourrait y avoir un emploi fixe à la clé.

Après ses dix-huit mois de médecine générale obligatoire passés à l’hôpital de Skaraborg et dans un dispensaire à Huddinge, il avait dû se contenter de remplacements occasionnels à l’hôpital psychiatrique de Sankt Sigfrid à Växsjö.

Les allers et retours incessants et les horaires irréguliers étaient inconciliables avec le travail de Petra à la Commission des sports et loisirs, et avec l’autisme d’Agnes.

Seulement deux semaines plus tôt, Anders et Petra avaient eu une discussion afin d’envisager une solution.

— Ça ne peut plus durer comme ça, avait-il dit très calmement.

— Qu’est-ce qu’on va faire alors ?

— Je ne sais pas.

Les larmes coulaient sur les joues de Petra. Le référent de leur fille à la maternelle avait signalé qu’Agnes avait eu une journée difficile. Elle avait refusé de lâcher son verre de lait, et les autres enfants s’étaient moqués d’elle. Elle ne voulait pas admettre que le goûter était terminé, puisque son père n’était pas venu la chercher comme d’habitude. Parti pourtant directement de Växsjö, il n’était arrivé à l’école qu’à dix-huit heures.

Il avait découvert Agnes seule dans la cantine, serrant son verre de lait entre ses mains.

En rentrant, sa fille était allée directement dans sa chambre, avait fixé le mur à côté de la maison de poupée et frappé dans ses mains de sa façon introvertie. Elle dit qu’il y a de petits bâtons gris qui apparaissent, qu’elle doit compter et stopper. Elle fait ça quand l’angoisse est trop forte. Parfois dix minutes suffisent pour la calmer, mais ce soir-là, ça avait duré plus de quatre heures avant qu’ils puissent la mettre au lit.

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