Le Marchand de sable
Chapitre 59
Le cœur de Saga bat lourdement et chaque muscle de son corps lui hurle de refuser la proposition des deux directeurs.
— Est-ce que c’est illégal ? demande-t-elle, sa bouche soudain toute sèche.
— Oui, évidemment… et c’est classé follement confidentiel, répond Carlos avec un grand sérieux.
— Follement ? répète-t-elle en esquissant un petit sourire.
— À la Rikskrim, nous allons classer le dossier confidentiel pour que la Säpo ne puisse pas le consulter.
— Et je veillerai à ce que la Säpo le classe confidentiel pour que la Rikskrim ne puisse pas le lire, poursuit Verner.
— Personne ne sera au courant, à moins d’une décision directe du gouvernement, dit Carlos.
Le soleil filtre par la vitre sale et Saga regarde le toit en tôle rafistolé de l’immeuble voisin. Le chapeau de ventilation d’une cheminée lui envoie un bref éclair. Elle se tourne à nouveau vers les deux hommes.
— Pourquoi faites-vous ça ?
— Pour sauver la fille, sourit Carlos, mais le sourire n’arrive pas jusque dans ses yeux.
— Vous voulez que je croie ça, que le directeur de la Rikskrim et le directeur de la Säpo s’associent pour…
— J’ai connu Roseanna Kohler, l’interrompt Carlos.
— La mère ?
— On était dans la même classe à l’école Adolf Fredriks et on était très proches… on a… c’est vraiment difficile, ça a été…
— C’est personnel alors ? demande Saga en faisant un pas en arrière.
— Non, c’est… c’est la seule chose à faire, tu devrais le comprendre, répond-il avec un geste vague en direction du dossier.
Comme Saga reste impassible, il ajoute :
— Mais si tu veux que je sois sincère… Ce n’est évidemment qu’une hypothèse, mais je ne suis pas certain que cette réunion aurait eu lieu si ce n’était pas personnel.
Il commence à tripoter le mitigeur de l’évier. Saga l’observe et comprend clairement qu’il ne lui a pas tout dit.
— Dans quelle mesure est-ce personnel ?
— Ça n’a pas d’importance, répond-il rapidement.
— Tu es sûr ?
— Ce qui est important, c’est de lancer cette infiltration. C’est la seule chose, la seule bonne chose à faire… parce qu’on pense que la fille peut être sauvée.
— On introduit sans délai un agent dans le service – c’est tout, ce n’est pas une grosse opération, dit Verner.
— Évidemment, nous ne pouvons pas savoir si Jurek Walter lui racontera quoi que ce soit, mais la possibilité existe… et à l’évidence, c’est notre seule option.
Saga se tient immobile, les yeux fermés, un long moment.
— Qu’est-ce qu’il se passe si je refuse ? Vous laissez la fille mourir dans cette foutue capsule ?
— On trouve un autre agent, répond Verner simplement.
— Alors vous pouvez chercher tout de suite, réplique Saga et elle se dirige vers le vestibule d’entrée.
— Tu ne veux pas y réfléchir ? lui lance Carlos.
Tournant le dos aux deux chefs, elle s’arrête et secoue la tête. La lumière du soleil brille sur son épaisse chevelure tressée de rubans de soie.
— Non, répond-elle avant de quitter l’appartement.
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