Le Marchand de sable
Chapitre 68
Assis à la grande table de réunion, Anders Rönn patiente. Il est déjà dix-sept heures trente. Dans la salle claire et impersonnelle se trouvent les représentants habituels de la direction, des référents du service de psychiatrie générale, le chef de service Roland Brolin et le chef de la sécurité Sven Hoffman.
Le directeur de l’hôpital discute toujours au téléphone, sa secrétaire lui tend un verre de thé glacé.
Dehors, la neige tombe lentement d’un ciel bas.
Les conversations s’arrêtent au moment où le directeur pose le verre vide sur la table, s’essuie la bouche et déclare la réunion ouverte.
— Je me félicite de voir que tout le monde a pu venir. J’ai reçu un appel téléphonique de l’administration pénitentiaire il y a une heure.
Les dernières bribes de bavardage s’éteignent et le silence se fait dans la pièce.
— Ils ont pris la décision de transférer sous peu deux nouveaux patients dans notre service sécurisé. Nous avions la chance jusque-là de n’en avoir qu’un… qui est à la fois âgé et tranquille.
— C’est juste parce qu’il attend, dit Roland Brolin d’un air sérieux.
— Je vous ai convoqués afin d’entendre vos avis sur les conséquences de ces arrivées pour la sécurité et pour les soins généraux qu’on prodigue ici, poursuit le directeur en ignorant le commentaire de Brolin.
— Qui sont ces patients qu’on nous envoie ? demande Anders.
— Tous les deux nécessitent le niveau de sécurité maximal. L’un se trouve dans le pavillon fermé de Säter et l’autre est interné en psychiatrie médico-légale à Karsudden après un…
— Ça ne pourra pas fonctionner, l’interrompt Brolin.
— Notre unité sécurisée est conçue pour trois patients, explique le directeur patiemment. Les temps ont changé, il faut faire des économies, nous ne pouvons pas…
— Oui, mais Jurek est…
Roland Brolin se tait.
— Qu’est-ce que tu allais dire ?
— On ne peut pas gérer d’autres patients en même temps que lui, c’est impossible.
— Mais nous avons l’obligation légale de les accueillir.
— Trouve une excuse.
Le directeur émet un rire fatigué et secoue la tête.
— Tu l’as toujours considéré comme un monstre, mais il…
— Je n’ai pas peur des monstres, précise Roland Brolin. Mais j’ai le bon sens d’avoir peur de Jurek Walter.
Le directeur regarde le chef de service avec un sourire, puis il chuchote quelque chose à l’oreille de sa secrétaire.
— Je suis arrivé récemment ici, dit Anders. Mais est-ce que Jurek Walter a déjà posé de vrais problèmes ?
— Il a fait disparaître Susanne Hjälm, répond Brolin.
Un ange passe. Un médecin de la psychiatrie générale ôte nerveusement ses lunettes pour les remettre aussitôt.
— On m’a dit qu’elle était en congé… pour un projet de recherche, je crois, dit Anders lentement.
— C’est le terme qu’on utilise.
Anders sent une angoisse sourde monter en lui.
— J’aimerais bien qu’on me dise ce qui est arrivé.
— Susanne a fait sortir clandestinement une lettre de Jurek Walter, mais elle l’a tout de suite regretté, explique Brolin, les paupières baissées. Elle m’a appelé et m’a tout raconté. Elle était complètement, je ne sais pas… elle ne faisait que pleurer en m’assurant qu’elle avait brûlé la lettre. Et je la crois sur parole, parce qu’elle avait peur, elle n’arrêtait pas de répéter qu’elle n’entrerait plus jamais dans la cellule de Jurek.
— Elle a posé un congé sans solde, dit le directeur en farfouillant un peu parmi ses papiers.
Certains poussent des rires, d’autres ont plutôt l’air mal à l’aise. Sven Hoffman projette sur le panneau blanc un plan de l’unité d’isolement.
— Du point de vue de la sécurité, il n’y a aucun problème pour accueillir d’autres patients, dit-il sur un ton raide. Mais nous maintiendrons une vigilance accrue pendant les premiers jours.
— Jurek Walter n’est pas censé rencontrer d’autres personnes, s’entête Brolin.
— Désormais, il sera obligé de le faire. Vous n’avez qu’à trouver une solution au niveau sécurité, lâche le directeur en les regardant à tour de rôle.
— C’est impossible… et je veux que ça figure dans le compte rendu de cette réunion. Je décline toute responsabilité de l’unité sécurisée, il faudra soit la rattacher à la psychiatrie générale soit en faire un service autonome.
— Tu n’exagères pas un peu, là ?
— Jurek Walter attend exactement cette situation depuis toutes ces années ! s’exclame Brolin, qui s’emporte à en perdre le souffle.
Il se lève et quitte la pièce sans ajouter le moindre mot. Les ombres des flocons de neige tombent lentement sur le mur où est accroché le tableau blanc.
— Je suis certain que je saurai gérer trois patients, quel que soit leur diagnostic, dit Anders lentement en se laissant aller contre le dossier de la chaise.
Les autres le regardent, un peu confondus. Le directeur pose son stylo avec un sourire aimable.
— Je ne comprends même pas où est le problème, poursuit Anders en jetant un regard sur la porte où Roland Brolin a disparu.
— Continuez, dit le directeur.
— Ce n’est qu’une question de posologie.
— On ne peut tout de même pas les endormir, rit Hoffman.
— Bien sûr qu’on le peut, si c’est absolument nécessaire, répond Anders avec un sourire de gamin. Sankt Sigfrids en est un parfait exemple. On était tellement surchargés là-bas qu’il n’y avait tout simplement pas de place pour les incidents.
Il remarque le regard attentif du directeur, lève les sourcils d’un air insouciant, fait un large geste des mains et dit sur un ton badin :
— Un traitement lourd, ce n’est peut-être pas confortable pour le patient, mais si j’avais la responsabilité de l’unité sécurisée, je ne prendrais aucun risque.
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