Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 14 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 11

 

 

Le feu s’est éteint dans la cheminée et le salon est glacial lorsque Reidar se réveille sur le canapé. Ses yeux brûlent et il pense aux histoires du Marchand de sable que racontait sa femme. Celui qui jette du sable dans les yeux des enfants pour qu’ils s’endorment.

— Fait chier, chuchote Reidar en se redressant.

Il est tout nu et a renversé du vin sur le cuir du canapé. Il entend le rugissement lointain d’un avion. La lumière de l’aube se devine derrière les vitres poussiéreuses.

Reidar se lève et voit Veronica blottie sur le parquet devant la cheminée. Elle s’est enroulée dans la nappe. Quelque part dans la forêt, un chevreuil aboie. La fête au rez-de-chaussée se poursuit, mais à un niveau sonore plus raisonnable. Il quitte la pièce d’un pas mal assuré en emportant la bouteille de vin à moitié pleine. La migraine laboure ses tempes quand il commence à monter l’escalier en chêne grinçant pour rejoindre sa chambre. Sur le palier, il s’arrête et redescend. Tendrement, il soulève Veronica et l’installe sur le canapé, la recouvre d’un plaid, ramasse par terre ses lunettes de lecture et les pose sur la table.

Reidar Frost a soixante-deux ans, il est l’auteur de trois best-sellers internationaux, la trilogie Sanctum.

Il y a huit ans, il a déménagé de sa maison à Tyresö après avoir acheté le manoir de Råcksta à côté de Norrtälje. Deux cents hectares de forêt, des champs, une écurie et un magnifique paddock où parfois il entraîne ses cinq chevaux. Treize ans auparavant, Reidar Frost s’est retrouvé seul dans la vie, dans des circonstances que personne ne devrait avoir à vivre. Son fils et sa fille ont disparu sans laisser de traces un soir où ils avaient fait le mur pour aller chez un copain. Les vélos des enfants avaient été retrouvés sur un sentier pédestre qui longe la baie d’Erstaviken. À part un inspecteur de police à l’accent finnois, tout le monde supposait que Mikael et Felicia avaient joué trop près de l’eau et s’étaient noyés.

La police avait abandonné les recherches, et les corps n’avaient jamais été retrouvés. Bientôt l’épouse de Reidar, Roseanna, n’avait plus supporté son mari ni sa propre douleur. Elle était partie s’installer provisoirement chez sa sœur, avait demandé le divorce et, avec l’argent qui lui revenait du partage des biens, avait quitté la Suède pour aller vivre à l’étranger. Quelques mois seulement après la séparation, elle s’était donné la mort dans sa chambre d’hôtel à Paris. Par terre, devant la baignoire où elle s’était suicidée, on avait découvert un dessin que Felicia lui avait fait pour la fête des mères.

Depuis sept ans, les enfants sont déclarés morts. Leurs noms sont inscrits sur la stèle d’une tombe que Reidar visite rarement. Le jour de la déclaration judiciaire de leur décès, il avait invité ses amis chez lui et, depuis, il a veillé à entretenir une fête permanente comme on entretient un feu dans la cheminée.

Reidar Frost est convaincu qu’il va se tuer à force de boire, mais il sait aussi qu’il mettrait fin à ses jours si on le laissait seul.

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