Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 165 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 162

 

 

Disa passe prudemment sur les rails rouillés et engage la voiture dans l’énorme enceinte du port franc dédié au trafic de ferries et au fret maritime. Le ciel sombre est bas et chargé de neige virevoltante.

La lueur jaune d’un réverbère suspendu danse sur la façade d’une sorte de hangar.

Les passants ont le regard rivé au sol pour ne pas recevoir la neige dans les yeux et pour se protéger du froid. Tout au fond, elle distingue le grand ferry en provenance de Tallinn, comme dans un rêve flou et scintillant.

Disa tourne à droite, s’éloigne de la lumière devant l’imposante bâtisse de la société Banan-Kompaniet, longe des bâtiments industriels peu élevés et plisse les yeux pour mieux saisir les contours dans le noir.

Des poids lourds commencent à embarquer sur le ferry pour Saint-Pétersbourg.

Quelques dockers grillent une cigarette sur un parking vide. L’obscurité et la neige feutrent et isolent le petit groupe du monde environnant.

Disa roule le long du dépôt cinq et franchit les grilles du terminal à conteneurs. Chaque conteneur est gros comme une maisonnette et doit peser plus de trente tonnes. Ils sont empilés les uns sur les autres, des piles hautes de près de quinze mètres.

Un sac en plastique vole, baladé par le vent. La glace qui recouvre les flaques d’eau crépite sous les pneus de la voiture.

L’empilement de conteneurs forme un réseau d’allées pour les énormes chariots élévateurs et les tracteurs du terminal. Disa s’engage dans un couloir qui paraît bizarrement étroit à cause de la hauteur des parois qui le bordent. Les traces dans la neige lui indiquent qu’une autre voiture a roulé ici récemment. Peut-être cinquante mètres plus loin, l’allée s’ouvre sur les quais. Les gigantesques réservoirs de pétrole de Loudden se dessinent vaguement dans les bourrasques de neige derrière les grues qui sont en train de charger un navire.

L’homme qui veut lui montrer le plateau de jeu ancien l’attend vraisemblablement là-bas.

Le vent rabat la neige sur le pare-brise, elle ralentit, les essuie-glaces ont du mal à éliminer les flocons.

Plus loin, une grosse machine ressemblant à un scorpion est immobilisée dans une allée latérale : elle maintient un conteneur de couleur rouge suspendu au-dessus du sol.

La cabine du conducteur est vide et les pneus de l’engin se recouvrent rapidement de neige.

La sonnerie du téléphone la fait sursauter et elle sourit joyeusement en répondant :

— Tu es censé dormir.

— Dis-moi où tu te trouves maintenant, dit Joona d’une voix intense.

— Dans la voiture, je vais à…

— Je veux que tu laisses tomber le rendez-vous et que tu reviennes tout de suite.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Jurek Walter s’est évadé de l’unité sécurisée.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Je veux que tu rentres immédiatement.

La lumière des phares forme un aquarium rempli de neige tourbillonnante devant la voiture. Elle ralentit encore, regarde le conteneur rouge que la machine tient suspendu dans sa griffe et lit machinalement :

— Hamburg Süd…

— Il faut que tu m’écoutes, dit Joona. Fais demi-tour et rentre à la maison.

— D’accord, je vais rentrer.

Il patiente en silence.

— Ça y est, tu as fait demi-tour ?

— C’est impossible, là… Il faut que je trouve un endroit plus large, dit-elle à voix basse lorsqu’elle aperçoit un objet insolite.

— Disa, je comprends que je dois paraître un peu…

— Attends, l’interrompt-elle.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Elle roule au pas et s’approche lentement d’un gros paquet posé au milieu de l’allée. Ça ressemble à une couverture grise entourée de ruban adhésif argenté, que la neige recouvre peu à peu.

— Qu’est-ce qu’il se passe, Disa ? demande Joona d’une voix stressée. Tu as réussi à faire demi-tour ?

— Il y a quelque chose sur la chaussée, dit-elle et elle arrête la voiture. Je ne peux pas le contourner…

— Fais marche arrière !

— Donne-moi une seconde, dit-elle et elle pose le téléphone sur le siège.

— Disa ! hurle-t-il. Tu ne dois pas sortir de la voiture ! Pars, va-t’en ! Disa !

Elle ne l’entend pas, elle vient de descendre de la voiture et s’approche du ballot posé par terre. Les flocons de neige légers voltigent dans l’air. Le silence est presque total et la lumière projetée par les hautes grues n’atteint pas la rigole profonde entre les conteneurs empilés.

D’étonnantes notes de musique sonnent haut au-dessus de sa tête quand le vent s’engouffre entre les conteneurs.

Beaucoup plus loin, les warnings d’un énorme chariot à fourches s’allument. Les clignotements jaunes sont captés par la neige qui tombe.

Dans le silence ambiant, Disa se sent emplie d’une solennité cruciale et fatidique. Elle a juste l’intention de tirer le paquet sur le côté pour pouvoir passer avec la voiture, mais elle s’arrête quand même et essaie d’aiguiser son regard.

Le chariot élévateur disparaît dans une allée latérale au loin et il ne reste plus que la lumière glacée des phares et la chute incessante de la neige.

Elle a l’impression de voir quelque chose bouger sous la couverture grise.

Elle cille des yeux, hésite.

En cet instant, tout est merveilleusement silencieux et paisible.

Disa reste immobile et sent les battements frénétiques de son cœur avant de faire les derniers pas jusqu’au paquet.

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