Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 57 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 54

 

 

Le sac de frappe émet un soupir et les maillons de la chaîne s’entrechoquent. Saga Bauer se déplace doucement sur le côté, son corps suit les mouvements du sac, puis elle frappe de nouveau. Deux chocs sourds, puis un enchaînement de coups qui résonnent entre les murs de la salle de boxe vide.

Elle s’entraîne à une combinaison de deux crochets du gauche rapides, un haut et un bas, suivis d’un puissant crochet du droit.

Le sac de frappe noir balance, l’attache grince. Son ombre passe sur le visage de Saga et elle frappe encore. Trois coups rapides. Elle roule les épaules, recule, glisse de l’autre côté du sac et cogne.

Sa rapide rotation de la hanche fait voler sur le côté ses longs cheveux blonds qui viennent balayer son visage.

Saga oublie le temps quand elle s’entraîne, son esprit se vide. Elle est totalement seule dans le local depuis deux heures. Les derniers ont quitté le club pendant qu’elle sautait à la corde. Les projecteurs au-dessus du ring sont éteints, mais la lumière blanche provenant d’un distributeur de soda dans l’entrée pénètre jusque dans la salle. Dehors, la neige tourbillonne devant les fenêtres, autour de l’enseigne lumineuse du pressing et le long du trottoir.

Du coin de l’œil, Saga note qu’une voiture s’arrête devant le club, mais elle continue à enchaîner la même combinaison de coups en essayant systématiquement d’augmenter sa puissance de frappe. Des gouttes de sueur éclaboussent le sol devant un ballon de boxe tombé de son crochet.

Stefan entre. Il tape des pieds pour faire tomber la neige de ses chaussures, puis reste sans rien dire un moment. Son pardessus est ouvert, on devine le costume clair et la chemise blanche en dessous.

Sans cesser de frapper, Saga le voit enlever ses chaussures avant de pénétrer dans le local.

Les seuls bruits qu’on entend sont les coups contre le sac et le tintement de la chaîne.

Saga voudrait continuer son entraînement, elle n’est pas encore disposée à relâcher sa concentration. Baissant le front, elle poursuit sa série de coups de poing rapides et réguliers bien que Stefan vienne se placer derrière le sac.

— Plus fort, dit-il en bloquant l’accessoire.

Elle assène au sac un puissant direct du droit qui oblige Stefan à faire un pas en arrière. Elle ne peut s’empêcher de rire et, avant qu’il ait retrouvé son équilibre, elle frappe encore.

— Ne le lâche pas, dit-elle avec un soupçon d’impatience.

— Il faut qu’on y aille.

Le visage de Saga est fermé et brûlant quand elle entame une longue série de coups. Elle se laisse facilement gagner par une rage désespérée, face à laquelle elle se sent faible. Mais c’est aussi la rage qui la pousse à poursuivre le combat et à enchaîner les coups quand d’autres abandonnent.

Le sac tremble et la chaîne vibre. Elle se refrène, alors qu’elle pourrait s’acharner encore longtemps.

Elle fait quelques pas légers en arrière, haletante. Le sac continue de balancer. Une fine poussière de béton tombe du plafond.

— Ça y est, j’ai ma dose, je suis contente, sourit-elle, puis elle retire ses gants d’entraînement avec les dents.

Il la suit dans le vestiaire des femmes et l’aide à défaire les bandages autour de ses poignets.

— Tu t’es fait mal, chuchote-t-il.

— Ce n’est rien, dit-elle en regardant sa main.

Ses vêtements de sport délavés sont trempés de sueur. On aperçoit ses mamelons à travers le soutien-gorge mouillé et ses muscles sont enflés et gorgés de sang.

Saga Bauer est inspectrice à la Säpo et elle a collaboré avec Joona Linna dans deux affaires majeures. Boxeuse de haut niveau, elle est aussi une excellente tireuse d’élite et a suivi une formation spéciale en technique d’interrogatoire avancée.

Âgée de vingt-sept ans, des yeux bleus comme un ciel d’été et des rubans multicolores tressés dans ses longs cheveux blonds, elle est d’une beauté presque irréelle. La plupart des gens qui la croisent ressentent immédiatement une sorte de vide étrange, un désarroi. La voir, c’est tomber irrémédiablement amoureux.

L’eau chaude de la douche dégage de la vapeur et les miroirs sont déjà embués. Les deux jambes solidement écartées et les bras ballants, Saga se laisse inonder par le jet puissant. Un gros hématome est en train de virer au jaune sur sa cuisse et les jointures de sa main droite saignent.

Elle lève les yeux, essuie l’eau de son visage et voit que Stefan est en train de la reluquer, sans la moindre gêne.

— À quoi tu penses ? demande Saga.

— Qu’il pleuvait la première fois qu’on a fait l’amour, répond-il à mi-voix.

Elle se souvient très bien de cet après-midi-là. Ils étaient allés voir un film dans la journée et, à la sortie du cinéma, il pleuvait à torrents. Ils avaient couru dans la rue jusqu’au studio de Stefan, où ils étaient arrivés complètement trempés. Stefan en parle souvent : elle s’était déshabillée tout naturellement, avait posé ses vêtements sur un radiateur puis s’était mise à jouer d’un doigt sur son piano. Incapable de détacher son regard d’elle, il l’avait comparée à la boule de verre incandescent qui éclaire l’atelier sombre d’un maître verrier.

— Viens sous la douche, dit Saga.

— On n’a pas le temps.

Elle fronce les sourcils.

— Je suis donc seule, constate-t-elle, abrupte.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Seule, je suis seule.

Stefan lui tend une serviette et dit calmement :

— Allez, viens maintenant.

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