Le Marchand de sable
Chapitre 122
Il n’est que huit heures moins cinq quand tous les membres du groupe Athéna se retrouvent dans l’appartement sous les combles. Nathan Pollock a lavé les tasses à café et les a posées à l’envers sur un torchon à carreaux bleu et blanc.
Après la fermeture des portes de la salle de détente la veille, ils sont restés trois heures à analyser les données. Ils ont réécouté la conversation entre Jurek Walter et Saga Bauer, ils ont structuré et hiérarchisé les informations.
— Je m’inquiète pour Saga, elle dit des choses beaucoup trop personnelles, dit Corinne tout en acceptant avec un sourire la tasse de café que Nathan lui tend. Bien sûr, c’est une question d’équilibre, si elle ne donne pas un peu d’elle-même, elle ne peut pas créer un climat de confiance.
— Elle contrôle la situation, affirme Pollock en ouvrant son calepin noir.
— Espérons-le, dit Joona.
— Elle est incroyable, s’enthousiasme Johan Jönsson. Elle arrive déjà à le faire parler.
— Mais on ne sait toujours rien sur Jurek Walter, déplore Pollock en tapotant la table avec son stylo. À part que ce n’est probablement pas son véritable nom.
— Et qu’il veut s’évader, ajoute Corinne.
— Oui.
— Mais qu’est-ce qu’il peut bien avoir en tête ? À quoi ils vont lui servir, ces cinq somnifères ? Qui va-t-il droguer ? demande Corinne, et un pli se creuse sur son front.
— Il peut difficilement droguer le personnel. Personne n’a le droit d’accepter quoi que ce soit de lui, précise Pollock.
— On va laisser Saga continuer comme elle le fait, tranche Corinne au bout d’un moment.
— Je n’aime pas ça, lâche Joona.
Il se lève, se rapproche de la fenêtre et voit qu’il tombe à nouveau de la neige.
— Le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée, déclare Johan Jönsson en sortant une barre de Daim.
— Avant de poursuivre, dit Joona en se retournant vers la pièce, j’aimerais écouter l’enregistrement encore une fois. Au moment où Saga explique qu’elle n’a peut-être pas envie de quitter l’hôpital.
— Ça fait juste trente-cinq fois qu’on l’écoute, soupire Corinne.
— Je sais, mais j’ai la sensation qu’on loupe quelque chose, explique-t-il d’une voix que son entêtement rend bourrue. On ne l’a pas évoqué, mais qu’est-ce qu’il se passe, à cet instant ? Dans un premier temps, Jurek est fidèle à lui-même lorsqu’il affirme qu’il existe de meilleurs endroits dans le monde que l’unité sécurisée. Mais quand Saga répond qu’il y en a de pires aussi, elle réussit à le déstabiliser.
— Peut-être, reconnaît Corinne en détournant les yeux.
— Pas peut-être, insiste Joona. J’ai de nombreuses heures de conversation avec Jurek au compteur et je perçois clairement un changement dans sa voix, comme s’il s’adresse à lui-même, un petit instant seulement, juste au moment où il décrit l’endroit où il y a de l’eau rouge boueuse.
— Et des lignes à haute tension et des chargeuses sur pneus, ajoute Pollock.
— Je suis sûr qu’on tient quelque chose, là. Et pas seulement le fait que Jurek se surprend lui-même quand il se met à raconter le fragment d’un souvenir…
— Ça ne mènera nulle part, l’interrompt Corinne.
— Je veux réécouter l’enregistrement, s’obstine Joona en se tournant vers Johan Jönsson.
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