Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 108 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 105

 

L’angoisse engendrée par l’incident dans la salle de détente est encore pire le lendemain matin. Saga n’a pas d’appétit, elle reste assise sur le lit jusqu’à l’heure du déjeuner.

Son cerveau ressasse l’échec.

Au lieu de créer une atmosphère de confiance, elle a déclenché un conflit. Elle a blessé un autre patient et Jurek Walter a été désigné coupable.

Il doit la maudire et il va sûrement essayer de se venger de ce qu’elle lui a fait subir.

Elle n’a pas spécialement peur, vu le niveau élevé de sécurité dans cette unité.

Mais elle doit rester très vigilante.

Sur ses gardes, sans montrer sa crainte.

Quand la serrure bourdonne, elle se lève et va rapidement dans la salle de détente sans permettre aux pensées d’envahir son esprit. La télé est déjà allumée et montre un studio confortablement aménagé où trois personnes sont en train de parler de jardins d’hiver.

Elle est la première arrivée. Elle monte directement sur le tapis de course.

Ses doigts lui paraissent engourdis, ses jambes sont lourdes. Les feuilles du faux palmier tremblent sous ses pas.

Bernie crie dans sa chambre, mais se tait assez vite.

On a nettoyé le sang sur le sol.

Subitement, la porte de Jurek s’ouvre. Une ombre annonce son entrée. Saga se force à ne pas le regarder. En traînant les pieds, il traverse la pièce jusqu’au tapis roulant.

Saga arrête l’appareil, descend et fait un pas de côté pour lui laisser la place. Elle a le temps de voir qu’il a des plaies noires sur les lèvres et que son visage est gris cendre. Il monte lourdement sur le tapis, mais ne fait aucun geste pour le mettre en marche.

— On te l’a mis sur le dos alors que c’était moi, la coupable, dit-elle.

— Tu crois ? réplique-t-il sans la regarder.

Quand il démarre l’appareil, elle voit que ses mains tremblent. Le chuintement reprend. L’appareil vibre à chacun de ses pas. Saga sent les secousses dans le sol. Le palmier qui dissimule le mouchard oscille et se déplace imperceptiblement vers le tapis roulant chaque fois que Jurek pose le pied.

— Pourquoi tu ne l’as pas tué ? demande-t-il en lui lançant un regard en coin.

— Parce que je n’en avais pas envie, répond-elle honnêtement.

Elle regarde droit dans ses yeux clairs et son sang se met à circuler plus vite quand elle comprend qu’elle est enfin entrée en contact direct avec Jurek Walter.

— Ça aurait été intéressant à voir, dit-il calmement.

Il l’observe avec une sincère curiosité. Peut-être ferait-elle mieux d’aller s’asseoir dans le canapé, mais elle décide de rester encore un instant.

— Si tu es ici, c’est que tu as probablement déjà tué, ajoute-t-il.

— Oui, j’ai déjà tué, répond-elle après un moment.

— Fatalement, remarque-t-il en hochant la tête.

— Je ne veux pas en parler, murmure Saga.

— Tuer, ce n’est ni bien ni mal, poursuit Jurek tranquillement. Mais c’est une sensation étrange les premières fois… Comme de manger quelque chose qu’on ne croyait pas comestible.

Saga se souvient subitement de la première fois où elle a tué quelqu’un. Le sang de l’homme avait giclé en rapides saccades sur le tronc d’un bouleau. Bien que ce ne fût pas nécessaire, elle avait tiré une deuxième fois et avait vu dans le viseur la balle se loger seulement quelques centimètres au-dessus de la première.

— J’ai seulement fait ce que j’avais à faire, chuchote-t-elle.

— Exactement comme hier.

— Oui, mais je ne voulais pas que la faute retombe sur toi.

Jurek arrête le tapis de course et reste immobile à la regarder.

— J’ai attendu ceci… pendant assez longtemps, dois-je dire. Empêcher la porte de se refermer encore une fois était un véritable plaisir.

— J’ai entendu tes cris à travers les murs, dit Saga à mi-voix.

— Oui, les cris, répond-il sur un ton morne. Les cris, c’est parce que notre nouveau médecin a surdosé le Clopixol… C’est la réaction du corps face à la douleur. Ça fait mal et le corps crie, bien que ce soit inutile. Un simple petit caprice de ma part. Je savais qu’autrement la porte se serait refermée.

— De quelle porte tu parles ?

— Je doute fort qu’ils me laissent un jour rencontrer un avocat, si bien que cette porte-là est fermée. Mais il en existe peut-être d’autres.

Il la fixe du regard. Ses yeux étrangement clairs lui rappellent du métal.

— Tu penses que je peux t’aider, chuchote-t-elle. C’est pour ça que tu as endossé la responsabilité de ce que j’ai fait.

— Je ne peux pas laisser le médecin avoir peur de toi, explique-t-il.

— Pourquoi ?

— Tous ceux qui se retrouvent ici sont violents. Le personnel soignant sait que tu es dangereuse, c’est écrit dans ton dossier et dans le rapport de l’expertise psychiatrique judiciaire. Mais ce n’est pas ce qu’on voit quand on te regarde.

— Je ne suis pas spécialement dangereuse.

Bien qu’elle n’ait rien dit qu’elle regrette – elle s’est contentée de la vérité, n’a rien révélé –, elle se sent bizarrement mise à nu devant lui.

— Pourquoi es-tu ici ? Qu’est-ce que tu as fait ?

— Rien, répond-elle laconiquement.

— Ils ont dit que tu avais fait quoi… au tribunal ?

— Rien.

L’éclat d’un sourire scintille dans les yeux de Jurek.

— Toi, tu es une véritable Sirène…

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