Le Marchand de sable
Chapitre 61
Saga court sur le trottoir entre les immeubles et les amas de neige qui bordent le trottoir. Elle inspire si profondément que ses poumons brûlent au contact de l’air glacé. Elle traverse la rue, coupe par la place Mariatorget, s’arrête et ramasse de la neige sur le toit d’une voiture garée, l’applique contre ses yeux brûlants et repart au pas de course jusque chez elle.
Ses mains tremblantes glissent la clé dans la serrure. Un gémissement plaintif s’échappe de sa gorge quand elle entre dans le vestibule et referme la porte derrière elle.
Elle lâche le trousseau de clés par terre, envoie balader ses chaussures et traverse l’appartement jusqu’à sa chambre.
Elle prend le téléphone, compose le numéro, puis reste immobile à attendre. Au bout de six sonneries, la messagerie de Stefan s’enclenche. Sans écouter l’annonce, elle balance de toutes ses forces le téléphone contre le mur.
Elle chancelle, se penche en avant et prend appui sur la commode.
Sans enlever sa parka, elle s’allonge sur son grand lit et se met en position fœtale. Cette détresse, elle l’a déjà ressentie une fois. Elle était petite et venait de se réveiller dans les bras de sa mère morte.
Saga Bauer ne se rappelle plus quel âge elle avait quand sa mère est tombée malade. Mais elle avait cinq ans quand elle a compris que sa maman souffrait d’une grave tumeur au cerveau. La maladie modifiait du tout au tout son humeur. Sous l’effet des cytostatiques, elle était de plus en plus lunatique, ou comme absente.
Son père n’était pratiquement jamais à la maison. Elle n’a pas le courage à cet instant de repenser à sa défection. Adulte, elle a essayé de considérer que c’était un comportement médiocre, certes, mais humain. Elle a voulu s’en convaincre, mais l’amertume qu’elle nourrit contre lui ne veut pas céder. Comment avait-il pu se tenir ainsi à distance, laissant sa fille si petite porter un tel fardeau ? C’était tout simplement incompréhensible. Mais elle ne veut pas y penser et elle n’en parle jamais, de peur de réveiller sa colère.
La nuit où la maladie avait fini par l’emporter, sa mère était si affaiblie qu’elle avait besoin d’aide pour prendre ses médicaments. Saga lui donnait les comprimés, les uns après les autres, elle allait remplir le verre d’eau.
— Je n’en peux plus, avait chuchoté sa mère.
— Il faut que tu y arrives.
— Appelle ton père et dis-lui que j’ai besoin de lui.
Obéissant à sa demande, Saga avait prié son père de rentrer tout de suite.
— Ta maman sait que je ne peux pas venir, répondit-il.
— Mais il le faut, elle n’a plus de forces…
Plus tard dans la soirée, sa mère, épuisée, n’avait rien avalé à part ses médicaments et s’était fâchée quand Saga avait renversé le flacon sur le tapis. Elle souffrait terriblement et Saga essayait de la consoler.
Sa mère ne souhaitait qu’une chose : qu’elle rappelle son père et lui dise qu’elle serait morte avant le lendemain matin.
Saga la suppliait de ne pas mourir, elle hoquetait qu’elle ne pourrait pas vivre sans sa maman. Les larmes coulaient le long de ses joues, baignaient ses lèvres quand elle avait rappelé son père. Assise par terre, elle entendait ses propres sanglots et la messagerie de son père.
— Appelle… appelle papa, chuchotait sa mère.
— J’essaie, pleurait Saga.
Quand sa mère s’était finalement endormie, Saga avait éteint la lampe de chevet et était restée un instant devant le lit. Sa mère avait les lèvres luisantes et la respiration lourde. Saga s’était blottie entre ses bras chauds et endormie à son tour, exténuée. Elle avait sombré tout contre sa maman jusqu’au petit matin, où elle s’était réveillée grelottant de froid.
Saga se relève, regarde les fragments du téléphone brisé, enlève sa parka et la laisse tomber par terre. Elle va prendre une paire de ciseaux dans la cuisine, puis se rend dans la salle de bains. Elle s’observe. C’est l’image de
la jolie princesse de 5 John Bauer que lui renvoie la glace. Elle se dit qu’elle pourrait sauver une fille abandonnée. Je suis peut-être la seule qui puisse sauver Felicia, pense-t-elle en fixant avec un grand sérieux son reflet dans le miroir.
5 John Bauer (1882-1918), artiste-peintre et illustrateur, connu surtout pour ses illustrations de Bland
Tomtar och Troll, un livre de contes pour enfants.
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