Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 139 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 136

 

Assis devant son ordinateur, Anders Rönn essaie de résumer les événements dans le journal de bord du service.

Pourquoi faut-il que tout arrive précisément maintenant ?

À la même date chaque mois, le personnel fait l’inventaire du stock de produits pharmaceutiques et autres consommables.

Cela ne prend pas plus de quarante minutes.

My, Leif et lui-même se trouvaient devant les réfrigérateurs des médicaments quand ils avaient soudain entendu du bruit.

De sourds grondements qui résonnaient au fond des murs. My avait lâché la liste d’inventaire et s’était précipitée au centre de vidéosurveillance. Anders l’avait suivie. Arrivée devant le grand moniteur, elle avait poussé un cri en voyant l’image de la chambre 2. Bernie pendait inanimé contre la porte entrouverte de la salle de détente. De l’urine dégouttait de ses orteils et formait une flaque sous son corps.

Depuis la brève entrevue qu’il a eue avec les dirigeants de l’hôpital, Anders ressent un malaise continu. Suite à ce suicide dans son service, on l’avait convoqué à une réunion de crise. Le directeur était arrivé directement d’un goûter d’anniversaire, énervé d’avoir été interrompu en pleine pêche aux canards. Fixant Anders, il avait déclaré que laisser un médecin inexpérimenté endosser la responsabilité de chef de service était sans doute une erreur. Son visage rond avec l’entaille profonde au menton tremblait.

Anders en rougit encore lorsqu’il se revoit se lever et présenter ses excuses. Il avait bégayé et tenté d’expliquer que, d’après son dossier, Bernie Larsson était terriblement déprimé, que le changement de lieu avait été compliqué pour lui.

— Tu es toujours là ?

Il sursaute et aperçoit My à la porte qui lui adresse un sourire fatigué.

— Le directeur veut le rapport sur son bureau demain matin, du coup je pense que tu vas devoir me supporter encore quelques heures.

— T’assures grave, dit-elle avec un bâillement.

— Si tu veux, tu peux aller t’allonger un moment dans la salle de repos, dit-il.

— Ça va, je tiens le coup.

— Il n’y a pas de problème, de toute façon je suis obligé de rester.

— Sérieux ? C’est vraiment sympa !

Il lui sourit.

— Va dormir quelques heures. Je te réveillerai avant de partir.

Anders entend ses pas dans le couloir, elle passe devant les vestiaires et entre dans la salle de repos.

La lueur de l’écran d’ordinateur éclaire le petit bureau d’Anders. D’un clic, il ouvre l’agenda et inscrit quelques rendez-vous qui viennent d’être pris, avec la famille de Bernie et des agents administratifs.

Ses doigts s’arrêtent sur le clavier quand il repense à la nouvelle patiente. Il est obnubilé par les quelques secondes où il était entré dans sa cellule, l’instant où il avait baissé son pantalon et sa culotte et avait vu sa peau blanche rougir légèrement après les piqûres. Il l’avait touchée comme un médecin, mais en fouillant du regard son entrecuisse, son sexe, les poils blonds et la fente fermée.

Anders fait une note à propos d’une réunion reportée, clique plusieurs fois pour consulter d’anciennes évaluations, mais est incapable de se concentrer.

Il relit son rapport destiné à la direction nationale de la Santé et des Affaires sociales, se lève et retourne au centre de vidéosurveillance.

En s’installant devant le grand écran aux neuf fenêtres, il voit immédiatement que Saga Bauer est réveillée. La lampe encastrée au-dessus du lit est allumée. Elle est assise, parfaitement immobile, et le fixe à travers la caméra.

Sentant un poids étrange peser sur lui, Anders regarde les autres fenêtres. Les chambres 1 et 2 sont plongées dans l’obscurité. Rien ne bouge dans le sas et dans la salle de détente. La caméra devant la pièce où My se repose montre une porte fermée. Le personnel de la société de surveillance se trouve à l’extérieur de la première porte de sécurité.

Anders sélectionne la chambre 3 et l’image remplit immédiatement le deuxième écran. Le plafonnier du centre de vidéosurveillance se reflète dans l’écran poussiéreux. Il tire la chaise plus près. Saga est toujours assise, le regard vissé sur lui.

Il se demande ce qu’elle veut.

Son visage clair brille et elle tend le cou.

Elle se masse la nuque avec la main droite, se lève et fait quelques pas en avant, sans lâcher la caméra des yeux.

Anders bascule l’image sur l’écran principal et jette un coup d’œil sur les gardes et sur la porte fermée de la salle de repos, puis il sort du bureau.

Devant la porte de sécurité, il introduit sa carte dans le lecteur et pénètre dans le couloir. L’éclairage nocturne est triste et gris. Les trois portes des patients brillent faiblement comme du plomb. Il s’arrête devant celle de Saga et regarde par la vitre blindée. Saga est toujours plantée au milieu de la pièce, mais elle tourne les yeux vers le vasistas quand il l’ouvre.

La lumière de la lampe de chevet derrière elle rayonne entre ses jambes.

— Je n’arrive pas à dormir, dit-elle.

Ses yeux sont grands et son regard sombre.

— Tu as peur du noir ?

— J’ai besoin de dix milligrammes de Valium, c’est ce qu’on me donnait à Karsudden.

Elle est encore plus belle et menue en chair et en os. Elle bouge avec une étrange détermination, une assurance dans le corps, comme une gymnaste de haut niveau ou une danseuse étoile. Anders voit le coton fin de son débardeur moulant assombri par la sueur. L’arrondi de ses épaules parfaites, les mamelons sous le tissu.

Il cherche dans sa mémoire s’il a lu quelque chose à propos de problèmes de sommeil dans les notes de Karsudden. Puis il se rappelle que cela n’a en réalité aucune importance. C’est lui qui décide des médicaments à lui donner.

— Attends un instant, dit-il, et il va chercher un comprimé.

Quand il revient, la sueur lui coule entre les omoplates. Il lui montre le gobelet en plastique, elle tend la main par l’ouverture pour le prendre, mais il ne peut s’empêcher de la taquiner un peu :

— Tu me fais un sourire ?

— Donnez-moi le comprimé, dit-elle seulement et elle maintient son bras tendu.

Il tient le gobelet en l’air, hors d’atteinte de la main de Saga.

— Un petit sourire, dit-il en lui chatouillant la paume.

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