Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 126 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 123

 

 

Penché sur l’écran qui affiche les ondes sonores, Johan Jönsson déplace le curseur sur la piste. Ça crépite, ça chuinte dans les grosses enceintes, puis on entend le vacarme rythmé des pas sur le tapis roulant.

— On peut quitter l’hôpital ensemble, dit Jurek.

Un craquement puis un froissement qui s’amplifie.

— Je ne sais pas si j’en ai vraiment envie, répond Saga.

— Pourquoi ?

— Il ne me reste pas grand-chose à l’extérieur.

On distingue des rires en toile de fond, provenant de la télé.

— Il ne te reste pas grand-chose ? De toute façon, il n’y a rien qui nous attend… rien vers quoi revenir, mais il existe de meilleurs endroits que celui-ci.

— Ou bien pires, dit Saga.

Ça craque de nouveau, puis on entend une sorte de soupir.

— Qu’est-ce que tu as dit ? demande Saga.

— J’ai simplement soupiré, parce que je me suis rappelé qu’il existe effectivement un endroit qui est pire…

Sa voix est remarquablement douce et hésitante quand il continue :

— Les lignes à haute tension vibraient dans l’air… les routes étaient défoncées par d’énormes chargeuses sur pneus… et leurs sillons se remplissaient d’une eau boueuse rouge, elle m’arrivait jusqu’à la taille… mais je pouvais encore ouvrir la bouche et respirer.

— Qu’est-ce que tu essaies de dire ? demande Saga.

De nouveau, applaudissements et rires provenant de la télé.

— Que parfois les endroits pires sont à préférer aux endroits meilleurs, répond Jurek d’une voix à peine audible.

Une respiration et les pas sur le tapis en même temps qu’un sifflement chuintant.

— Tu penses à ton enfance ? dit Saga.

— Je suppose que oui, chuchote Jurek.

Le silence est total autour de la table quand Johan Jönsson arrête l’enregistrement et regarde Joona, le front plissé.

— Ça ne nous fait pas avancer, cette histoire, dit Pollock.

— Peut-être que Jurek dit quelque chose qu’on n’arrive pas à distinguer, insiste Joona en montrant l’écran de l’ordinateur. Il y a un vide ici, n’est-ce pas ? Quand Saga dit qu’il y a aussi des endroits pires à l’extérieur de l’hôpital.

— Il pousse un soupir, répond Pollock.

— Jurek dit qu’il soupire, mais est-on sûrs qu’il s’agisse réellement d’un soupir ? s’entête Joona.

Johan Jönsson se gratte le ventre, déplace le curseur, augmente le son et repasse l’extrait.

— Je sens qu’il me faut une cigarette, dit Corinne et elle attrape son sac à main posé par terre.

Les enceintes émettent un chuintement, puis on entend un fort craquement suivi d’un soupir exhalé.

— Qu’est-ce que je disais ? sourit Pollock chaleureusement.

— Essaie plus lentement, s’acharne Joona.

Pollock se met à tambouriner sur la table d’un air stressé. Johan ralentit la vitesse de lecture de la séquence et le soupir ressemble maintenant à une tempête qui s’abat sur la côte.

— Il soupire, confirme Corinne.

— Oui, mais il y a un détail dans le silence et dans le ton de sa voix juste après.

— Explique-moi ce que je dois chercher, demande Johan Jönsson, frustré.

— Je ne sais pas… Je veux que tu imagines qu’il dit réellement quelque chose… même si c’est inaudible, répond Joona et il sourit de sa propre réponse.

— Je peux essayer, pas de problème.

— Est-ce qu’il serait possible d’augmenter le volume petit à petit pour voir si, oui ou non, il y a un mot dans ce silence ?

— Si on augmente trop le volume, les pas sur le tapis roulant vont nous faire éclater les tympans.

— Alors il faut supprimer les pas.

Johan Jönsson hausse les épaules, boucle la séquence, réduit la vitesse, puis divise la séquence en une trentaine de segments répartis entre fréquences et décibels. En gonflant ses joues, il en sélectionne ensuite certains qu’il efface.

Les segments éliminés apparaissent sur un autre écran plus petit.

Corinne et Pollock se lèvent. Ils vont sur le balcon où ils passent un moment à se geler et à regarder le toit et l’église Filadelfia, propriété des pentecôtistes.

Joona reste à observer le lent processus.

Après trente-cinq minutes, Johan Jönsson se penche en arrière et écoute à différentes vitesses la boucle nettoyée, efface encore trois segments puis réécoute le résultat final.

Ce qui reste du son ressemble à une lourde pierre qu’on traîne sur un carrelage.

— Jurek Walter soupire, constate Johan Jönsson et il coupe le son.

— Ces pics-là, ils ne devraient pas se trouver ensemble ? demande Joona et il montre trois des segments déplacés sur le petit moniteur.

— Non, c’est seulement un écho que j’ai éliminé, explique Johan, puis il semble cogiter. Mais je pourrais effectivement essayer de tout effacer sauf l’écho.

— Il est peut-être tourné vers le mur, dit Joona rapidement.

Johan Jönsson replace les segments d’écho, en efface d’autres, augmente encore le volume et relance la boucle. Avec une vitesse de lecture juste en dessous de la vitesse réelle, le même son traînant ressemble maintenant à une expiration vibrante.

— Il n’y a pas quelque chose, là ? demande Joona et il redouble de concentration.

— Ce n’est pas totalement impossible, chuchote Johan Jönsson.

— Moi, je n’entends rien, déclare Corinne.

— C’est vrai qu’on dirait moins un soupir, reconnaît Johan. Mais je ne peux rien faire de plus, parce qu’à ce niveau, les ondes se mélangent… et comme elles n’ont pas toutes la même vitesse, elles vont s’annuler les unes les autres.

— Essaie quand même, dit Joona, impatient.

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