Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 36 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 33

 

Mikael Kohler-Frost est allongé sur son lit d’hôpital, sa respiration saccadée rappelle celle d’un lièvre percuté par une voiture. Il parle silencieusement à lui-même, s’humecte la bouche et regarde Joona avec de grands yeux pleins d’interrogations.

— Est-ce qu’on peut être enfermé dans du rien ?

— Non, ce n’est pas possible, répond Joona calmement.

— Ah bon ? Je comprends pas, je sais pas, j’arrive pas à penser, chuchote l’homme rapidement. Il y a rien à se rappeler, c’est sombre… tout est comme du rien et je confonds… je confonds ce qu’il y avait avant et ce qu’il y avait au début, j’arrive pas à penser, il y a trop de sable, je sais même pas ce qui est rêve et…

Il tousse, incline la tête en arrière et ferme les yeux.

— Ce qu’il y avait au début…, dit Joona. Peux-tu essayer de…

— Ne me touche pas, je veux pas que tu me touches !

— Je ne te touche pas.

— Je veux pas, je veux pas, je peux pas, je veux pas…

Ses yeux se révulsent et il penche la tête d’une étrange façon oblique, serre les paupières et tremble de tout son corps.

— Tout va bien, dit Joona.

Au bout d’un moment, le corps de Mikael se détend de nouveau, il toussote et ouvre les yeux.

— Peux-tu me raconter un peu comment c’était au début, répète Joona d’une voix douce.

— Quand j’étais petit… on se tassait par terre, dit-il presque sans voix.

— Alors vous étiez plusieurs au début ?

Joona sent des frissons dans son dos et ses cheveux qui se dressent sur sa tête.

— On avait peur… j’appelais maman et papa… et il y avait une femme et un vieux monsieur par terre… ils étaient assis par terre derrière le canapé… elle essayait de me calmer, mais… mais j’entendais bien qu’elle pleurait tout le temps.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

— Je m’en souviens pas, je me souviens de rien, j’ai peut-être rêvé tout ça…

— Tu viens de faire allusion à un vieux monsieur et à une femme.

— Non.

— Derrière le canapé.

— Non, chuchote Mikael.

— Tu te souviens de leurs noms ?

Il tousse et secoue la tête.

— Tout le monde criait et pleurait et la femme avec l’œil parlait tout le temps de deux garçons, dit-il avec un regard absent.

— Tu te souviens de leurs noms ?

— Quoi ?

— Est-ce que tu te rappelles comment ils s’appelaient ?

— Je veux pas, je veux pas…

— Je suis désolé de te bouleverser, mais…

— Tout le monde disparaissait, ils disparaissaient du jour au lendemain, dit Mikael de plus en plus fort. Tout le monde disparaissait, tout le monde…

Sa voix se casse et les mots se perdent.

Joona lui répète que tout va s’arranger. Mikael le regarde droit dans les yeux, mais il tremble tellement qu’il ne peut pas parler.

— Tu es en sécurité ici, reprend Joona. Je suis inspecteur de police et je veille à ce qu’il ne t’arrive rien.

Irma Goodwin revient, accompagnée d’une infirmière qui s’approche du patient et lui remet délicatement les lunettes à oxygène. Elle injecte le sédatif dans la tubulure de perfusion tout en expliquant d’une voix aimable ce qu’elle fait.

— Il doit se reposer maintenant, dit Irma à Joona.

— J’ai besoin de savoir ce qu’il a vu.

Elle incline la tête et tripote son annulaire.

— C’est si urgent que ça ?

— Non. Pas vraiment.

— Revenez demain alors, dit Irma. Je crois que…

Son téléphone portable sonne, elle dit quelques mots puis quitte vivement la chambre. Joona reste près du lit et l’entend s’éloigner dans le couloir.

— Mikael, tu parlais de l’œil de cette femme ? Qu’est-ce que tu voulais dire ? demande-t-il lentement.

— Elle était comme… comme une goutte noire…

— La pupille ?

— Oui, chuchote Mikael et il referme les paupières.

Joona regarde le jeune homme dans le lit. Le sang bat dans ses tempes et sa voix est éraillée comme du métal oxydé quand il demande :

— Est-ce qu’elle s’appelait Rebecka ?

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