Le Marchand de sable
Chapitre 24
Joona verrouilla très soigneusement la porte en rentrant chez lui à quatre heures et demie du matin. Le cœur palpitant d’angoisse, il poussa le corps en sueur de Lumi vers le milieu du lit avant de se coucher, puis il passa son bras autour de sa fille et de sa femme. Il comprit qu’il ne dormirait pas, mais il avait besoin de rester allongé tout près d’elles.
Dès sept heures du matin, il était de retour dans la forêt de Lill-Jan. Le secteur avait été bouclé, mais la neige autour de la tombe était déjà tellement piétinée par les policiers, les chiens et les secouristes que ça ne servait à rien de rechercher des traces d’un éventuel complice.
À dix heures, un chien policier marqua l’arrêt près du réservoir d’Uggleviken, à deux cents mètres seulement de la tombe de la femme. Des techniciens de la police scientifique et des enquêteurs de scènes de crime furent appelés, et deux heures plus tard ils déterraient les restes d’un homme d’âge moyen et d’un garçon d’une quinzaine d’années. Les deux corps étaient enfouis dans un fût en plastique bleu, et l’examen fait par le médecin légiste révéla qu’ils avaient été enterrés près de quatre ans plus tôt. Ils n’avaient survécu que quelques heures dans le fût bien que celui-ci soit pourvu d’un tuyau pour respirer.
Jurek Walter était domicilié dans la rue Björnövägen à Södertälje. C’était sa seule adresse connue. Selon le registre de l’état civil, il n’avait pas vécu ailleurs depuis 1994, année où il avait obtenu son permis de travail, peu après son arrivée en Suède en provenance de Pologne.
Jurek Walter était ouvrier dans une petite entreprise de mécanique générale spécialisée dans la réparation des moteurs Diesel et des aiguillages de chemin de fer.
Tout indiquait qu’il avait mené une vie paisible et très solitaire.
Björnövägen fait partie d’un complexe d’habitation homogène construit au début des années 1970 dans un cadre enchanteur à Södertälje.
Joona, Samuel et les deux techniciens ignoraient ce qu’ils allaient trouver dans l’appartement de Jurek Walter. Une salle de torture, une collection de trophées, des flacons de formol, des congélateurs renfermant des morceaux de corps humains, des photos compromettantes ?
La police avait bouclé tout le premier étage et les abords immédiats de l’immeuble.
Ils enfilèrent leurs combinaisons, ouvrirent la porte et disposèrent tout de suite des plaques de cheminement pour ne pas détruire d’indices.
Jurek Walter occupait un deux-pièces de trente-trois mètres carrés.
Un tas de prospectus jonchait le parquet de l’entrée sous la fente à courrier. À part ça, le vestibule était entièrement vide. Il n’y avait ni chaussures ni vêtements dans le placard à côté de la porte.
Ils pénétrèrent lentement dans l’appartement.
Joona était préparé à l’éventualité d’y trouver quelqu’un, mais tout était d’une immobilité absolue, comme si le temps avait abandonné les lieux.
Les stores vénitiens étaient baissés. Le logement dégageait une odeur de soleil et de poussière.
Il n’y avait pas de meubles dans la cuisine. Le réfrigérateur était ouvert et débranché. Rien n’indiquait qu’il ait jamais servi. Les plaques électriques étaient légèrement rouillées. Dans le four, sur la grille jamais utilisée, se trouvait un mode d’emploi Électrolux. Les provisions du garde-manger se résumaient à deux boîtes de conserve d’ananas en tranches.
Dans la chambre, un lit à une place sans literie, et une chemise propre sur un cintre en fer dans la penderie.
Rien d’autre.
Joona essaya de comprendre la signification de ce logement vide. De toute évidence, Jurek n’y avait pas habité.
Peut-être l’utilisait-il uniquement comme adresse postale.
Aucun élément dans l’appartement ne leur permettait de poursuivre l’enquête. Les seules empreintes digitales étaient celles de Jurek lui-même.
Il n’avait pas de casier judiciaire, n’était pas fiché parmi les suspects de crimes, n’était pas connu des services sociaux. Jurek Walter n’était pas assuré, n’avait jamais contracté d’emprunt, ses impôts étaient prélevés à la source et il n’avait jamais demandé de déduction fiscale.
L’État dispose d’une multitude de bases de données. Plus de trois cents sont soumises à la loi sur la protection des données personnelles. Jurek Walter figurait uniquement dans celles qu’aucun citoyen ne peut éviter.
Pour le reste, il était inexistant.
Il n’avait jamais été en arrêt maladie, n’avait jamais consulté de médecin ni de dentiste.
Il était absent du registre des détenteurs d’armes à feu, du fichier des immatriculations automobiles, du répertoire des écoles, des listes de membres des partis politiques et de celles des églises indépendantes.
C’était comme s’il avait mené sa vie avec l’objectif d’être pour ainsi dire invisible.
Les rares données dont on disposait ne menaient nulle part.
Les quelques personnes qui avaient été en contact avec Jurek Walter sur son lieu de travail ne savaient rien de lui. Elles avaient déclaré qu’il ne parlait jamais beaucoup, mais que c’était un mécanicien très compétent.
En se renseignant auprès de la Policja en Pologne, la Rikskrim apprit que de nombreuses années auparavant, un homme du nom de Jurek Walter avait été retrouvé assassiné dans les toilettes publiques de la gare centrale de Cracovie. La police polonaise proposa de leur transmettre des photographies et des empreintes digitales.
Ni les photos ni les empreintes ne correspondaient au tueur en série arrêté en Suède.
Tout laissait à croire qu’il avait usurpé l’identité du véritable Jurek Walter.
L’homme qu’ils avaient arrêté dans la forêt de Lill-Jan apparaissait de plus en plus comme une effroyable énigme.
Après les découvertes de l’homme et du garçon dans le fût, la police continua pendant trois mois à passer la forêt au peigne fin, mais aucune autre victime ne fut retrouvée.
Jusqu’à ce que Mikael Kohler-Frost apparaisse sur un pont ferroviaire, marchant en direction de Stockholm.
OceanofPDF.com