Le Marchand de sable
Chapitre 65
Saga se lève, s’entoure de ses bras et reste complètement immobile, à regarder dehors la neige mêlée de pluie.
— Le plus difficile à ce stade, c’est de motiver ton transfert vers l’unité sécurisée de Löwenströmska, tout en inventant un crime et un diagnostic qui ne nécessitent pas un traitement trop lourd, observe Verner.
— La mission ne pourra qu’échouer s’ils te mettent sous contention ou s’ils te font subir des électrochocs, constate Pollock de façon pragmatique.
— Shit, murmure-t-elle, avant de se retourner et de leur faire face de nouveau.
— Jurek Walter est intelligent, précise Joona. Il ne se laisse pas manipuler et ce sera très dangereux de lui mentir.
— On doit créer une identité parfaite, dit Verner.
— J’ai pas mal réfléchi, et je crois que je te verrais bien atteinte d’un trouble de la personnalité schizoïde, sourit Pollock en reluquant Saga, les yeux plissés en deux fentes noires.
— Ça sera suffisant ? demande Carlos.
— Si on ajoute un état psychotique récurrent teinté de violence…
Deux taches rouges apparaissent sur les joues de Saga.
— D’accord.
— Tu te tiens tranquille avec huit milligrammes de Trilafon, trois fois par jour.
— Quels sont les réels dangers de cette mission ? finit par demander Verner, puisque Saga elle-même ne pose pas la question.
— Jurek est très dangereux, l’autre prisonnier qui arrivera juste avant Saga est dangereux lui aussi, et on ne pourra pas intervenir dans le traitement médicamenteux de Saga une fois qu’elle sera sur place, répond Pollock avec honnêteté.
— En somme, ça veut dire qu’on ne peut pas garantir la sécurité de mon agent ?
— Exactement, répond Carlos.
— Tu es consciente de ça, Saga ?
— Oui.
— Seul un tout petit groupe de personnes triées sur le volet aura connaissance de cette mission et nous n’avons aucun droit de regard sur l’unité sécurisée, souligne Pollock. Si, pour une raison ou une autre, on ne t’entend plus dans l’émetteur, on mettra fin à la mission au bout de vingt-sept heures – mais jusque-là, tu devras te débrouiller toute seule.
Joona pose un plan millimétré de l’unité sécurisée devant Saga et montre la salle de détente avec la pointe d’un stylo.
— Comme tu peux le voir, il y a des sas ici… et trois portes automatiques là. Dans une situation d’urgence absolue, tu devras essayer de te barricader là, et peut-être aussi là et là… même si ce sera très difficile. Si tu te trouves à l’extérieur de ce sas, ce sont le poste d’opérateur et la réserve, ici, qui sont les plus adaptés.
— Ce passage, je pourrais le franchir ?
— Oui, mais pas par là.
Il met une croix sur les portes qui sont infranchissables sans une carte magnétique et un code.
— Tu t’enfermes et tu attends les secours…
Carlos commence à farfouiller parmi tous les papiers sur la table :
— Mais si les choses vont de travers dans une phase plus tardive, je voudrais te montrer…
— Attends un peu, l’interrompt Joona. Tu as mémorisé le plan ?
— Oui.
Carlos sort la grande carte du complexe hospitalier et de ses environs.
— Nous allons en premier lieu arriver avec un véhicule de secours ici, sur la route derrière l’hôpital. Il sera garé à côté de la grande cour de promenade. Si tu n’arrives pas à le rejoindre, tu n’auras qu’à continuer dans le bois jusqu’à ce point, ici.
— Très bien.
— Les groupes d’intervention vont probablement entrer par là… et par le souterrain, tout dépend de la nature de l’alerte.
— Tant que tu ne révèles pas la mission, on peut te sortir de là et rétablir la réalité, la rassure Verner. Rien ne se sera passé, on modifiera le fichier de la Direction des services judiciaires, tu n’auras pas été condamnée et tu n’auras jamais été internée nulle part.
Un silence emplit la pièce. D’un coup, c’est comme si le côté totalement invraisemblable de cette mission apparaissait avec une effroyable netteté.
— Combien d’entre vous croient en cette infiltration ? demande Saga à voix basse.
Carlos hésite, opine du bonnet et murmure quelque chose.
Joona ne fait que secouer la tête.
— Peut-être, concède Pollock. Mais elle est difficile et dangereuse.
Verner laisse reposer sa grosse main sur l’épaule de Saga pendant un instant.
— Fais de ton mieux, dit-il.
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