Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 34 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 31

 

La circulation devient plus dense à mesure que Joona approche de Stockholm. Des flocons de neige tourbillonnent dans l’air et se dissipent sur la chaussée mouillée de l’autoroute.

Il n’a pas le courage de se remémorer comment il avait organisé la mort de Summa et de Lumi pour leur faire vivre une tout autre vie. Nils Åhlén, plus connu sous le nom de l’Aiguille, l’avait aidé, sans grand enthousiasme cependant. Il comprenait que c’était la meilleure chose à faire, dans l’hypothèse de l’existence d’un complice. Mais si Joona se trompait, c’était une erreur impardonnable.

Au fil des ans, ce doute a pesé comme un deuil sur le corps maigre du médecin légiste.

La clôture du cimetière Norra défile derrière les vitres de la voiture et Joona se souvient du moment où les urnes de Summa et de Lumi furent inhumées. La pluie crépitait sur les parapluies noirs et frappait les rubans de soie qui décoraient les couronnes mortuaires.

Joona et Samuel poursuivaient leurs recherches chacun de son côté, mais ils n’avaient plus aucun contact. Leurs sorts réciproques dressaient un mur entre eux. Onze mois après la disparition de sa famille, Samuel arrêta les recherches et reprit son travail. Il tint bon trois semaines, après avoir abandonné tout espoir. Tôt le matin par une magnifique journée de mars, il se rendit dans sa maison de campagne. Il descendit à la plage où ses fils avaient l’habitude de se baigner, dégaina son pistolet de service, engagea une cartouche et se tira une balle dans la tête.

Lorsque Joona reçut le coup de fil de son chef l’informant de la mort de Samuel, un épouvantable froid l’envahit.

Deux heures plus tard, il se rendit en grelottant chez le vieil horloger dans la rue de Roslagsgatan. C’était bien après l’heure de la fermeture, mais le vieil homme était encore en train de travailler parmi des monceaux de montres, la loupe coincée devant son œil gauche. Joona frappa sur la vitrine et l’homme vint lui ouvrir la porte.

Lorsqu’il quitta l’horlogerie au bout de quinze jours, il avait perdu sept kilos. Il était pâle et tellement faible qu’il s’arrêtait tous les dix mètres pour se reposer. Il vomit dans le parc qui plus tard allait recevoir le nom de la chanteuse de jazz Monica Zetterlund, puis continua son chemin en titubant.

Joona n’avait jamais imaginé qu’il allait perdre sa famille pour toujours. Il renonçait à voir et à toucher sa femme et sa fille pendant un certain temps, plusieurs années peut-être, mais il avait l’intime conviction qu’il trouverait un jour l’ombre de Jurek Walter et l’arrêterait. Joona était certain qu’il dévoilerait leurs crimes, ferait la lumière sur leurs méfaits, en révélerait chaque détail. Dix ans plus tard cependant, il n’avait pas plus avancé qu’au bout de dix jours. Rien ne lui permettait de progresser. La seule preuve concrète de l’existence d’un deuxième homme était l’exécution de la sentence prononcée par Jurek contre Samuel.

Officiellement, il n’y avait aucun lien entre Jurek Walter et la famille de Samuel. La disparition de sa femme et de ses enfants était considérée comme un accident. Bientôt il n’y eut plus que Joona pour croire que le lieutenant de Jurek Walter les avait enlevés.

Malgré cette conviction, il commença à accepter l’idée d’un match nul. Il ne trouverait pas le complice, mais sa famille était encore en vie.

Il cessa de parler de l’affaire, mais comme il ne pouvait pas exclure d’être surveillé, il était condamné à la solitude.

Les années passaient et la mort fictive ressemblait de plus en plus à la mort réelle.

Il avait vraiment perdu sa fille et sa femme.

 

Joona arrête sa voiture derrière un taxi devant l’entrée principale de l’hôpital Söder, sort sous la légère averse de neige et franchit la porte tambour vitrée.

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