Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 59 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 56

 

Stefan joue, les yeux mi-clos. Saga a la chair de poule quand la musique prend le dessus et envahit le moindre recoin de la pièce, sous les scintillements de l’éclairage tamisé.

Jacky plaque des accords mélodieux très doux, puis la contrebasse le rejoint.

Saga sait que Stefan se trouve dans son élément ici, mais elle a du mal à oublier qu’ils avaient décidé de prendre du temps pour eux, de passer une soirée tranquille en tête à tête.

Toute la semaine, elle s’est réjouie à cette idée.

Lentement, elle grignote quelques pistaches, rassemble les coques en un petit tas et attend.

L’idée qu’il l’a tout bonnement plantée là fait son chemin dans son esprit et la remplit d’une angoisse sourde. Ce n’est pas très rationnel, elle ne sait pas ce qui la pousse à de tels enfantillages.

Quand sa vodka martini est finie, elle prend le verre de Stefan. Les glaçons ont fondu, mais elle boit le cocktail quand même.

Un homme aux joues rouges la prend en photo avec son portable au moment où elle lorgne la sortie. Elle est fatiguée, elle ferait mieux de rentrer se coucher, mais elle aimerait parler avec Stefan avant de partir.

Ils ont joué de nombreux morceaux, elle en a perdu le compte. John Scofield, Mike Stern, Charles Mingus, Dave Holland, Lars Gullin et une version très longue d’un morceau dont elle ne se souvient plus du nom, mais qui figurait sur l’album de Bill Evans et Monica Zetterlund.

Saga contemple le tas de coques de pistaches pâles, les cure-dents dans les verres de martini et la chaise vide en face d’elle. Elle va au bar commander une Grolsch et, après avoir bu sa bière, elle se rend aux toilettes.

Quelques femmes sont en train de se maquiller devant le miroir, les cabinets sont occupés et elle est obligée de faire la queue un petit moment. Quand arrive son tour, elle entre, ferme le verrou, s’assied et reste à fixer la porte blanche.

Un vieux souvenir la prive subitement de toute énergie. Elle se rappelle sa mère dans son lit, le visage marqué par la maladie. Elle aussi se contentait de fixer la porte blanche. Saga n’avait que sept ans et la consolait de son mieux, lui assurant que tout allait s’arranger. Mais sa mère ne voulait pas tenir sa main.

— Tu arrêtes maintenant, chuchote Saga pour elle-même, assise sur la cuvette, mais l’image s’attarde.

L’état de sa mère se détériorait de jour en jour et Saga devait l’aider à prendre ses médicaments et à tenir son verre d’eau.

Elle était assise par terre à côté du lit de sa mère, les yeux braqués sur elle, allait lui chercher une couverture quand elle avait froid et tentait de joindre son père au téléphone chaque fois que sa mère le lui demandait.

Quand sa mère finissait par s’endormir, elle éteignait la petite lampe, montait sur le lit et se glissait entre ses bras.

Elle évite en général de penser à cette période. Elle veille à maintenir le souvenir à distance, mais là, il l’a prise d’assaut et son cœur cogne très fort dans sa poitrine quand elle sort des toilettes.

Leurs chaises sont restées inoccupées, les verres vides n’ont pas été débarrassés et Stefan joue toujours. Il garde un contact visuel avec Jacky, chacun s’amuse à répondre aux variations de l’autre.

C’est peut-être la faute des cocktails ou de sa mémoire si son jugement vacille. Elle se fraie un passage jusqu’aux musiciens. Stefan est plongé dans les dédales d’une longue improvisation quand elle pose une main sur son épaule.

Il sursaute, la regarde et secoue la tête d’un air stressé. Elle le prend par le bras pour qu’il arrête de jouer.

— Viens, dit-elle.

— Gère-la, ta copine, siffle Jacky.

— Je suis en train de jouer, souffle Stefan entre les dents.

— Mais on… on avait dit qu’on allait… essaie-t-elle de dire, et à sa grande surprise, elle sent les larmes monter.

— Casse-toi, entend-elle Jacky cracher.

— On peut pas rentrer bientôt ? demande-t-elle en caressant la nuque de Stefan.

— Putain, merde !

Saga recule et renverse un verre de bière posé sur une enceinte. Il tombe et se brise par terre.

De la bière éclabousse les habits de Stefan.

Il ne la regarde pas, reste concentré sur les touches du piano et sur ses doigts qui courent, tandis que la transpiration coule sur ses joues.

Elle l’attend là un moment avant de retourner à leur table. Deux hommes ont pris leurs places. Sa parka verte a glissé sur le sol. Elle la ramasse de ses mains tremblantes et se rue dehors sous la neige qui tombe dru.

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