Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 16 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 13

 

 

Le centre d’appels d’urgence envoie immédiatement des voitures de police aux deux extrémités du pont. Neuf minutes plus tard seulement, la première voiture quitte la route de Nyköping, gyrophare allumé, et tourne dans l’étroit chemin de terre qui monte vers le pont en décrivant une courbe. Il n’est pas déblayé et la neige poudreuse s’envole et vient frapper capot et pare-brise.

Les policiers laissent la voiture à la culée du pont puis s’engagent à pied sur la voie ferrée en se guidant de leurs lampes de poche. Il n’est pas aisé d’avancer sur les rails. Les quatre voies fusionnent en deux, qui s’étirent haut au-dessus de la zone industrielle de Björkudden et du bassin gelé. Des voitures passent sur l’autoroute en contrebas.

Le policier en tête s’arrête et pointe le doigt. Quelqu’un a de toute évidence marché sur la voie de droite devant eux. À la lueur dansante des lampes-torches, ils aperçoivent des empreintes de pas presque effacées et quelques éclaboussures de sang.

La deuxième voiture de police arrive à ce moment-là à l’extrême opposé, à plus de deux kilomètres de distance.

Les pneus crissent quand Jasim Muhammed, gardien de la paix, engage la voiture le long de la voie ferrée. Son coéquipier, Fredrik Mosskin, vient d’établir le contact radio avec leurs collègues sur le pont.

Le vent rugit si fort dans le microphone qu’ils distinguent tout juste la voix, mais ils comprennent que quelqu’un s’est déplacé sur le pont tout récemment.

Les phares éclairent une haute paroi rocheuse et la voiture s’immobilise. Fredrik coupe la communication, le regard dans le vide.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demande Jasim.

— Apparemment, il se dirige vers nous.

— Ils ont parlé de sang, non ? Beaucoup de sang ?

— Je n’ai pas bien entendu.

— On va jeter un coup d’œil, dit Jasim en ouvrant la portière.

La lumière bleue du gyrophare balaie des sapins aux branches enneigées.

— Ils envoient une ambulance, dit Fredrik.

La neige fraîche n’a pas encore durci et Jasim s’y enfonce jusqu’aux genoux. Il détache la lampe-torche de sa ceinture et éclaire les deux voies. Fredrik glisse sur le ballast en voulant y monter, mais retrouve vite son équilibre.

— Quel est l’animal qui a un deuxième trou du cul au milieu du dos ? demande Jasim.

— Je ne sais pas, murmure Fredrik.

L’air est tellement saturé de neige qu’ils ne distinguent pas les faisceaux des lampes de poche de leurs collègues à l’autre bout du pont.

— Un cheval de la police montée, répond Jasim.

— T’es con, putain…

— C’est ma belle-mère qui racontait ça aux mômes, sourit Jasim.

Ils arrivent maintenant sur le tablier du pont. La neige est vierge de toute marque de pas. Soit l’homme se trouve encore sur les voies, soit il a sauté. Les caténaires au-dessus de leurs têtes sifflent singulièrement. Le terrain au-dessous est en pente escarpée.

Ils discernent les lumières de la prison de Hall non loin, l’établissement pénitentiaire brille comme une ville sous-marine.

Fredrik essaie d’entrer en contact avec ses collègues, mais la radio ne transmet que les hurlements du vent.

Ils avancent avec précaution. Fredrik se tient derrière Jasim, une lampe-torche à la main. Jasim note les mouvements insolites de sa propre ombre sur le sol, oscillant de droite à gauche.

C’est bizarre qu’ils ne voient pas encore leurs collègues.

Au-dessus de l’eau gelée du bassin, le vent de la mer est déchaîné. La neige vole dans leurs yeux et le froid engourdit aussitôt leurs joues.

Jasim plisse les yeux pour mieux voir. Le pont devant lui disparaît dans une obscurité tourbillonnante. Tout à coup, il aperçoit une silhouette à l’extrémité du faisceau de sa lampe. Un grand bonhomme sans tête, comme un dessin.

Jasim glisse, sa main cherche le modeste garde-fou. Il voit de la neige tomber cinquante mètres plus bas sur la glace.

La lampe de poche heurte la rambarde et s’éteint.

Le cœur de Jasim s’emballe, il scrute de nouveau le pont, mais ne voit plus personne.

Derrière lui, Fredrik crie quelque chose et il se retourne. Son collègue lui fait un signe de la main, mais Jasim n’arrive pas à entendre ce qu’il dit. Il semble effrayé, tâte l’étui de son pistolet et Jasim comprend subitement qu’il essaie de le mettre en garde, qu’il montre quelque chose derrière son dos.

Il se tourne et inspire profondément.

Un homme rampe sur la voie, droit vers lui. Jasim recule instinctivement et essaie de dégainer son pistolet. L’homme se met péniblement debout sur des jambes chancelantes. Il est jeune. Il fixe les policiers d’un regard vide. Son visage barbu est maigre et ses pommettes saillantes. Il titube, semble avoir des difficultés à respirer.

— L’autre partie de moi est restée sous terre, dit-il dans un halètement.

— Vous êtes blessé ? demande Jasim.

— Qui ?

Le jeune homme tousse et tombe à genoux. Fredrik pose une main sur le holster de son arme de service.

— Est-ce que vous êtes blessé ? demande Jasim encore une fois.

— Je ne sais pas, je ne ressens rien, je…

— Ne craignez rien, venez avec moi.

Jasim l’aide à se relever. Sa main droite est couverte de sang gelé.

— Je ne suis que la moitié… le Marchand de sable… il a pris l’autre partie…

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