Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 28 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 25

 

 

Un procureur prit la direction de l’enquête préliminaire, mais de l’ordonnance de détention provisoire jusqu’au jugement, les interrogatoires furent menés par Joona et Samuel dans la maison d’arrêt. Si Jurek Walter n’avouait rien, il ne niait pas non plus avoir commis des crimes. Il se contentait de philosopher sur la mort et sur la condition humaine. Puisqu’il n’y avait pas de véritables pièces à conviction, ce furent les circonstances de l’arrestation, l’absence d’explications du prévenu et l’examen psychiatrique médico-légal qui conduisirent au jugement prononcé par le tribunal de première instance. L’avocat de Jurek Walter fit appel et, dans l’attente de l’arbitrage final, les interrogatoires se poursuivirent à la maison d’arrêt.

Les membres du personnel de l’établissement pénitentiaire en avaient vu d’autres, mais la présence de Jurek Walter les incommodait. L’homme semait le trouble. Là où il se trouvait, des conflits éclataient, deux gardiens en étaient venus aux mains et l’un d’eux avait dû être conduit aux urgences.

Après une réunion de crise, il fut décidé d’appliquer de nouvelles règles de sécurité. Jurek Walter n’eut plus le droit de croiser d’autres prévenus ni de fréquenter la cour de promenade.

Samuel se mit en arrêt maladie et Joona longea seul ce jour-là le couloir et les thermos blancs alignés devant les portes vertes des cellules. De longues éraflures noires couraient sur le PVC brillant du sol.

La cellule de Jurek Walter était vide et la porte grande ouverte. Joona nota les murs nus et la fenêtre munie de barreaux. La lumière matinale jetait des reflets sur l’inox du lavabo et sur la housse en plastique usée du matelas.

Plus loin dans le couloir, un policier portant un pull bleu marine discutait avec un prêtre syriaque orthodoxe.

— Ils l’ont emmené en salle deux, lança le policier à Joona.

Un gardien était posté devant la salle d’interrogatoire et, par la porte vitrée, Joona vit Jurek Walter assis sur une chaise, le visage tourné vers le sol. Son conseiller juridique et deux autres gardiens étaient avec lui.

— Je suis venu vous écouter, dit Joona en entrant.

Le silence se fit et, après un court instant, Jurek Walter échangea quelques mots avec son avocat. Il parlait à voix basse et gardait la tête baissée lorsqu’il lui demanda de partir.

— Vous pouvez attendre dans le couloir, dit Joona aux gardiens.

Seul avec Jurek Walter dans la salle d’interrogatoire, il tira une chaise et s’installa tellement près de l’homme qu’il put sentir l’odeur de sa transpiration.

Jurek Walter resta immobile sur sa chaise, la tête pendante.

— Votre avocat prétend que vous vous trouviez dans la forêt de Lill-Jan pour libérer la femme, dit Joona sur un ton neutre.

Jurek garda les yeux rivés au sol pendant près de deux minutes sans esquisser le moindre mouvement avant de répondre :

— Je parle trop.

— La vérité me suffit.

— Ça m’est égal d’être condamné à tort.

— Vous serez incarcéré.

Jurek tourna son visage vers Joona et dit pensivement :

— Cela fait longtemps que la vie m’a quitté. Je n’ai peur de rien. La douleur… la solitude ou l’ennui, je ne les crains pas.

— Mais moi, je cherche la vérité, dit Joona avec une naïveté toute calculée.

— On n’a pas besoin de la chercher. C’est comme pour la justice ou les dieux. On les choisit selon ses besoins.

— Ce sont les mensonges qu’on ne choisit pas.

Les pupilles de Jurek se contractèrent.

— À la cour d’appel, la description que le procureur fera de mes actes sera considérée comme établie hors de tout doute, dit-il sans une once de supplication dans la voix.

— Vous voulez dire que ce sera une erreur ?

— Je ne vais pas m’arrêter aux détails techniques puisque, en réalité, creuser une tombe et la combler revient au même.

Quand Joona quitta la salle d’interrogatoire ce jour-là, il avait la ferme conviction que Jurek Walter était un homme extrêmement dangereux. Pourtant, la possibilité que Jurek ait voulu laisser entendre qu’il assumait le verdict à la place d’un autre venait sans cesse l’obnubiler. Il comprenait bien entendu que son intention était de semer le doute, mais il devait se rendre à l’évidence : l’accusation présentait très clairement une faille.

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