Le Marchand de sable

Lars Kepler · Chapitre 98 sur 187

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Le Marchand de sable

Chapitre 95

 

Reidar déglutit coup sur coup, s’appuie contre le mur, sent le papier peint crisser sous sa main et remarque quelques mouches mortes sur le socle de la lampe.

D’après Mikael, Felicia pensait qu’il n’essayerait pas de la retrouver, qu’il se fichait de savoir qu’elle avait disparu.

Il était un père injuste, il le savait, mais c’était malgré lui.

Ce n’est pas qu’il aimait plus un de ses enfants, mais…

La pression dans sa poitrine augmente.

Reidar regarde le couloir où il s’est débarrassé de son manteau avec le petit vaporisateur de trinitrine dans la poche.

Il essaie de respirer calmement, fait quelques pas, s’arrête. Il faudrait qu’il affronte enfin le souvenir et se laisse submerger par la culpabilité.

Felicia venait d’avoir huit ans, en janvier. La neige avait fondu en mars, mais le froid allait revenir.

Mikael était un garçon éveillé et perspicace, son regard pétillait quand il parlait et il comprenait très vite ce qu’on attendait de lui.

Felicia était différente.

À cette époque-là, Reidar était très occupé, il écrivait à longueur de journée, répondait au courrier de ses lecteurs, donnait des interviews, se prêtait à des séances de photos, partait à l’étranger pour la promotion de ses livres. Il n’avait jamais assez de temps, et il détestait qu’on le fasse attendre.

Felicia était toujours en retard.

Le jour où le désastre est arrivé, le jour où les planètes occupaient une position catastrophique dans le Zodiaque, où Dieu a tourné le dos à Reidar, ce jour-là s’est levé comme un matin ordinaire sous un soleil radieux.

Le frère et la sœur commençaient l’école assez tôt tous les deux. Comme Felicia lambinait toujours pour s’habiller, Roseanna lui avait préparé ses vêtements, mais c’était la mission de Reidar de veiller à ce que les enfants soient prêts à temps. Roseanna était déjà partie en voiture pour arriver à Stockholm avant l’heure de pointe.

Mikael avait fini de manger quand Felicia était arrivée pour petit-déjeuner. Reidar lui avait fait griller des tartines, les avait beurrées, il avait sorti des céréales, du chocolat instantané, un verre et du lait. Felicia lisait le dos du paquet de céréales, elle avait pincé un bout de sa tartine qu’elle roulait entre ses doigts pour former une boule pleine de beurre.

— On est un peu pressés, tu sais, lui avait dit Reidar en refrénant son impatience.

Les yeux baissés, elle s’était servi du chocolat en poudre sans approcher le verre du paquet, de sorte que presque tout avait atterri à côté. Elle s’était appuyée sur ses coudes et avait commencé à dessiner avec le doigt dans la poudre étalée. Reidar lui avait dit de nettoyer la table, mais elle n’avait pas répondu, se contentant de sucer son doigt après l’avoir trempé dans le chocolat.

— Tu sais qu’il faut partir à huit heures dix au plus tard pour ne pas arriver en retard ?

— Je sais, tu l’as déjà dit, avait-elle murmuré en se levant.

— Va te laver les dents. Maman t’a sorti des vêtements, ils sont sur ton lit.

Elle était montée dans sa chambre sans avoir rangé son verre ni essuyé la table. Il avait choisi de ne pas la réprimander.

 

Reidar titube et renverse la lampe à pied qui s’éteint en heurtant le sol. La pression dans sa poitrine se fait de plus en plus intense. La douleur irradie dans son bras et il ne peut presque pas respirer. Mikael et David Sylwan sont subitement là, devant lui. Il voudrait leur dire de le laisser tranquille. Berzelius arrive en courant avec son manteau, ils fouillent dans les poches et trouvent le vaporisateur.

Il pulvérise lui-même le médicament sous sa langue et laisse tomber le flacon quand la pression dans sa poitrine cède. Au loin il les entend demander s’il faut appeler une ambulance. Reidar secoue la tête et sent poindre une migraine due à la nitroglycérine.

— Retournez manger, leur dit-il. Je vais bien, mais je… j’ai besoin de rester seul un instant.

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