Le Marchand de sable
Chapitre 69
Vêtue de son pyjama bleu imprimé de bourdons, Agnes est assise par terre. Elle tient à la main une petite brosse à cheveux blanche et elle tâte chaque poil du bout du doigt, l’un après l’autre, comme si elle les comptait. Anders est accroupi devant elle avec la poupée Barbie, il attend.
— Vas-y, brosse les cheveux de la poupée.
Agnes ne le regarde pas, elle continue à toucher chaque poil de la brosse, rangée après rangée, lentement, avec une grande concentration.
Il sait qu’elle ne joue pas avec autant de spontanéité que les enfants en général, mais elle joue à sa manière. Elle a du mal à comprendre ce que les autres voient et pensent. Elle n’a jamais doté ses poupées Barbie d’une personnalité, se contentant de vérifier leur aspect mécanique, pliant les jambes et les bras, leur tournant la tête.
Lors des stages organisés par l’Association de l’autisme et du syndrome d’Asperger, il a cependant appris qu’elle peut être entraînée à jouer si on divise le jeu en séquences.
— Agnes ? Brosse les cheveux de la poupée, répète-t-il.
Elle cesse de tripoter la brosse, la tend vers les cheveux blonds de la poupée et brosse ses cheveux en répétant son mouvement deux fois.
— Elle est jolie comme ça, dit Anders.
Agnes se remet à tripoter la brosse.
— Tu as vu comme la poupée est belle maintenant ?
— Oui, répond-elle sans regarder.
Anders prend une poupée Cindy et il n’a même pas le temps de parler que Agnes se penche en avant et brosse ses cheveux, un sourire aux lèvres.
Trois heures plus tard, Agnes dort, et Anders s’installe dans le canapé devant la télé pour regarder Sex and the City. Petra a une fête entre collègues. Victoria est venue la chercher à dix-sept heures. Elle n’était pas censée rester longtemps, mais il est presque onze heures du soir.
Anders boit une gorgée de thé froid et envoie un SMS à Petra lui annonçant que Agnes a brossé les cheveux de sa poupée.
Il est fatigué, mais il a envie de raconter à Petra qu’on lui a confié la responsabilité de l’unité sécurisée en lui garantissant un poste fixe.
Pendant la pause publicité, Anders va éteindre la lumière dans la chambre exiguë d’Agnes. La veilleuse a la forme d’un lièvre de taille réelle. L’animal diffuse une jolie lumière rose et la douce lueur repose sur les draps du lit et le visage tranquille de sa fille.
Le sol est couvert de briques de Lego, de poupées, de meubles de poupée, d’aliments en plastique, de crayons, de couronnes de princesse et d’une dînette complète.
Anders a du mal à comprendre comment un tel désordre peut se produire.
Il fait très attention à ne pas marcher sur les jouets, les poussant avec le pied devant lui sur le parquet. Il tend la main vers l’interrupteur de la lampe quand il a l’impression de voir un couteau par terre à côté du lit.
La grande maison Barbie lui barre le chemin, mais il voit la lame en acier par la petite porte entrouverte.
Il s’approche et se penche en avant. Son cœur se met à battre plus fort quand il s’aperçoit que le couteau ressemble à celui qu’il avait trouvé dans la cellule d’isolement.
Il ne comprend pas, il a pourtant donné le couteau à Roland Brolin.
Agnes commence à geindre et à murmurer dans son sommeil.
Il se met à quatre pattes sur le parquet, tend la main et l’introduit dans la maison de poupée, puis il ouvre grand la porte du rez-de-chaussée.
Le parquet grince un peu et la respiration d’Agnes se fait saccadée.
Quelque chose scintille dans l’obscurité sous le lit. Ce sont peut-être les yeux brillants du nounours. Difficile à déterminer à travers les petits carreaux de la maison de poupée.
— Aïe, chuchote Agnes dans son sommeil. Aïe, aïe…
Au moment où il atteint le couteau du bout des doigts, il voit des yeux brillants dans un visage ridé sous le lit.
C’est Jurek Walter – qui bouge avec la rapidité de l’éclair, agrippe sa main et tire.
Anders se réveille en sursaut, le bras agité de spasmes, et il comprend qu’il s’est endormi dans le canapé. Il éteint la télé, mais reste assis, le souffle court et le cœur battant à tout rompre.
La lumière des phares d’une voiture éclaire le salon. Un taxi fait demi-tour devant la maison avant de s’éloigner. Puis la porte d’entrée s’ouvre doucement et Petra entre.
Il l’entend aller dans la salle de bains, faire pipi et se démaquiller. Il s’approche lentement, voit la lumière filtrer dans le couloir.
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