Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 7
Walsh entra dans son bureau, suivi par Steven.
– Fermez la porte, dit-il sans ménagement.
Steven obtempéra.
– Vous avez fait venir Charles Rylander pour l’interroger sans me prévenir, cracha-t-il d’un ton hargneux.
– Vous n’étiez pas là, chef.
– Ne jouez pas à ce jeu-là. Qu’est-ce qui vous a pris ?
– J’avais envie de l’avoir devant moi dans une salle d’interrogatoire avec un éclairage pourri, plutôt que lui rendre visite dans son grand bureau vitré tout en haut du gratte-ciel de sa compagnie. Pour voir comment il réagirait.
– Et ça l’a impressionné ? Vous pensez que vous êtes impressionnant ?
La remarque fit sourire Steven intérieurement. Avec son mètre quatre-vingt-cinq, il dominait de deux têtes son interlocuteur. Oui, il était impressionnant.
– Je fais mon boulot. J’ai des questions à poser à un suspect. Je les lui pose.
Walsh souffla comme un buffle. Steven sentait la panique gagner le chef.
– Vous croyez qu’un flic de base va le faire trembler ? Ce type pèse des millions de dollars. Il joue au golf avec tout ce qui compte dans cette ville. Il tutoie des sénateurs. On ne convoque pas Charles Rylander si on n’a rien de sérieux. Dites-moi que vous avez du sérieux.
– Je l’ai confronté au témoignage de Chris Meyer et…
Walsh faillit avoir une attaque.
– Vous plaisantez ? Votre témoin miracle ? Un SDF alcoolo, licencié d’une des sociétés de Rylander ! Ce type raconterait n’importe quoi pour nuire à son ancien patron. Le pire des avocaillons le dégommerait en deux minutes au tribunal. Vous montez un duo de comiques avec lui pour le jury, Whitmore ? Vous avez autre chose, rassurez-moi.
Steven perdit un peu de son aplomb. Non, il n’avait rien d’autre.
– Je sais que le témoignage de Meyer ne tient pas devant un tribunal, mais je persiste à croire qu’il est fondé et…
– Je vois. Walsh considéra Steven avec une moue de dégoût. Écoutez, Whitmore, je comprends ce qui vous arrive.
– Pardon ?
– Vous ramez sur cette enquête depuis deux ans sans le moindre petit résultat. Vous piétinez. Tout le monde voit que cette affaire vous rend dingue. Alors, vous vous dites qu’en titillant un gros poisson ça va vous faire un joli petit coup de pub.
– Quoi ? s’exclama Steven indigné. Vous délirez ! Je ne néglige aucune piste, c’est mon boulot. Et vous, chef, c’est quoi votre stratégie ? On attend la prochaine victime en espérant que le tueur ait l’obligeance de commettre une petite erreur ?
– Ah oui, toujours votre hypothèse d’un seul et unique coupable, dit Walsh avec un sourire sinistre. Deux ans et toujours pas la moindre confirmation de votre thèse. Je me demande si vous vous rendez compte de la chance que vous avez eue de pouvoir suivre votre… intuition aussi longtemps.
– Je pense qu…
– On arrête les frais, coupa Walsh.
– Comment ça ?
– C’est fini, je vous retire cette enquête.
– Vous rigolez ? dit Steven, suffoqué.
– J’ai besoin de sang neuf sur le coup. Un œil nouveau. Je vous mets sur une autre affaire. Vous allez refaire équipe avec votre copain Graziedei.
– Vous ne pouvez pas me faire ça ? Pas maintenant.
– Et pourtant, c’est exactement ce que je suis en train de faire. Allez relâcher Charles Rylander, puisque d’après ce que je constate, vous n’avez rien de concret contre lui. Et présentez-lui vos excuses.
– Vous avez peur de Rylander, c’est ça ? s’emporta Steven. Vous avez peur des remous que ça pourrait créer, tout ça parce que…
– Tout ça parce que quoi ?
Steven faillit lui dire ce qu’il pensait : le chef avait de l’ambition, il voulait monter au « Septième Ciel ». Le septième étage était celui des gros pontes. Il y avait deux écoles pour y parvenir. La première, réaliser un coup d’éclat. La deuxième, ne jamais faire de vagues, ne se fâcher avec personne au-dessus de soi. Steven savait que Walsh appartenait à la deuxième.
Avec le puissant homme d’affaires Charles Rylander dans le décor, Walsh sentait les emmerdes arriver, les meilleurs avocats de la ville sortant les crocs, les médias surexcités, la pression de la hiérarchie. Il n’avait pas tort et il n’était pas prêt à jouer sa carrière en s’engageant dans un bras de fer qu’il n’était pas sûr de gagner.
Walsh aux abois, qui craint pour sa petite personne, c’est dans ces moments-là qu’il était le plus dangereux. C’était inutile de se confronter à lui, Steven décida de s’en tenir là.
– Rien, lâcha-t-il.
Il se dirigea vers la porte.
– Une dernière chose, dit Walsh.
Steven s’immobilisa.
– Vous plaisez de moins en moins à de plus en plus de monde. Là-haut, au 7e Ciel, les grosses têtes se bousculent pour tirer la chasse d’eau qui va vous évacuer.
– Vous en faites partie ?
– Je ne travaille pas au Ciel, mais je peux vous certifier une chose.
– Quoi ?
– Vous venez de plonger dans la cuvette.
Steven sortit de la pièce et se rendit à la salle d’interrogatoire. Il ouvrit la porte et resta sur le seuil.
– Vous êtes libre, lança-t-il à l’adresse de Rylander.
L’homme d’affaires se leva, suivi par son avocat. Il passa devant Steven avec un fin sourire sur les lèvres.
– Je l’ai toujours été.