Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 120
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Sourire aux lèvres, Pamela s’approcha de leur table pour vérifier si tout allait bien. En découvrant leurs expressions, elle comprit que ce n’était pas le moment et bifurqua vers un autre coin de la salle. Ann tremblait de colère.
– Comment as-tu pu faire une chose pareille ?
– Je voulais me faire une idée.
– Une idée ? Grand dieu ! Une idée de quoi ?
– Je voulais le voir en face, écouter sa version, le préparer à ta venue.
– Mais pour qui te prends-tu, Steven ? Tu crois que je ne suis pas assez grande pour aller voir mon père, seule ? Tu crois vraiment que j’ai besoin d’un intermédiaire ?
– Ann…
– Quoi ?
– Ce que je vais te dire risque de te faire un choc. Ton père…
Steven semblait incapable de poursuivre.
– Quoi, mon père ? Et bien, vas-y, parle !
– Il… il n’a pas tué ta mère…
Ann écarquilla les yeux.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Elle s’est suicidée.
Elle regarda Steven comme s’il venait d’un autre monde.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est lui qui t’a dit ça ?
Steven se pinça les lèvres. Tout se déroulait aussi mal qu’il l’avait prévu, mais il devait continuer. Peu importaient les réactions de la jeune femme, elle l’entendrait jusqu’au bout.
– Je vais te répéter ce qu’il m’a raconté. Je te demande juste de m’écouter sans m’interrompre, s’il te plaît. Quand il est entré dans le salon de votre maison, ta mère était déjà morte, étendue sur le sol. Elle s’était donné un coup de couteau. Elle avait découvert que ton père avait une liaison avec une autre femme. Elle ne s’en remettait pas, elle n’arrivait pas à surmonter l’épreuve. Ça l’a détruite. Quand il l’a trouvée ce jour-là, il s’est senti responsable. Il a eu l’impression de l’avoir tuée de ses propres mains. C’est pour ça qu’il a déclaré que c’était lui le coupable. Il a enlevé le couteau pour y mettre ses empreintes, pour qu’on l’accuse de l’avoir assassinée et qu’il soit condamné.
Il se tut. Elle le regarda en silence avec un air de mépris, puis elle éclata de rire. C’était un rire sans joie, de dérision, en réaction à la cascade d’absurdités qu’il venait de débiter.
– Et tu l’as cru ! Mon père fait vingt ans de prison pour meurtre. Il ne remet jamais en cause sa culpabilité et, en vingt ans, il ne revient pas une seule fois sur sa version ! En vingt ans ! Et toi tu débarques, il t’offre un café ou une bière et, tout à coup, ça sort tout seul : « Je vous explique, inspecteur Whitmore, ma femme était déjà morte quand je suis entré. Mais vous comprenez, comme je l’avais trompée, j’ai trouvé tout naturel de me faire accuser de son meurtre. Vous voulez une autre bière ? »
– Ann, je…
Elle ne lui laissa pas la parole.
– Alors, c’est comme ça que ça se passe ? L’inspecteur Whitmore débarque chez les gens, il agite sa petite plaque de police et miracle, ils lui racontent leurs secrets les plus intimes ?
– Non, quelque chose a changé pour ton père.
– Pitié, non ! Pas ça ! Ne me dis pas qu’il n’est plus le même, qu’il est devenu un héros ou qu’il a rencontré Jésus et racheté son âme ! On m’a déjà fait le coup !
– Ce qu’il y a de nouveau, c’est que sa fille cadette cherche à le voir avec une obstination sans bornes.
– Et alors ?
– Et alors ? Pendant son séjour en prison, tu n’es jamais allée lui rendre visite, tu n’as jamais communiqué avec lui et subitement, tu veux le contacter à tout prix pour avoir des explications. C’est ce qui l’a poussé à me dire…
– La vraie vérité ! coupa-t-elle. Et il te charge de me la transmettre, toi, un type qu’il voit pour la première fois de sa vie. Et pourquoi ne veut-il pas me la dire en face ? Ça éviterait les interférences.
– Il veut tourner la page. Ne plus revenir dans le passé.
– Facile. Dis plutôt qu’il a peur d’affronter sa fille. Alors, il t’a servi une belle histoire où il passe pour une sorte de héros de tragédie grecque. La pauvre idiote gobera tout, c’est tellement romantique.
– Ann, il n’a aucune raison de te mentir. Plus maintenant.
Elle secoua la tête.
– Tu es extraordinaire, Steven ! Tu me rappelles les psys. Ils savent toujours mieux que toi qui tu es, ce que tu penses, mais dans le fond, concernant leur « moi profond », ils ne sont pas plus avancés. (Elle ricana.) Et tout leur fatras de mots n’est qu’un brouillard qui cache qu’ils sont perdus comme les autres. Tu veux savoir la vérité ? Tu ne veux pas que je rencontre mon père parce que tu as peur que j’utilise mon pouvoir sur lui. Et tu es prêt à gober n’importe quoi pour me dissuader d’y aller. Et cette histoire débile qu’il t’a servie tombe formidablement bien pour toi. Un peu trop même, je me demande si ce n’est pas toi qui l’as inventée.
– Ne dit pas de conneries, Ann, s’il te plaît. Je ne jouerai jamais avec le drame de ta famille. Par contre, tu as raison, je redoute que tu rencontres ton père. Je comprends ton besoin viscéral de t’expliquer avec lui, mais je crains que tu ne te contentes pas de l’écouter. Je ne vois pas comment tu pourrais résister à l’envie de laisser agir ton pouvoir. Bon sang, Ann ! tu ne peux pas lui faire subir le même sort que Zlotnick et Rylander. C’est ton père !
– Arrête de dire ça ! Il ne l’est plus depuis longtemps. Il a peut-être payé sa prétendue dette à la société, mais moi, je m’en fous complètement, je ne suis pas la société. Je veux qu’il me raconte ce qui lui est vraiment passé par la tête. Je veux la vérité ! Oh, mais j’y pense ! Il y en a deux, maintenant. Alors, suicide ou meurtre ? Malheureusement, je ne sais plus quel mensonge je dois croire. Et le moyen pour le découvrir, c’est que j’aille lui demander moi-même. Finalement, ton intervention a redoublé mon envie d’aller le voir. Puis-je avoir son adresse ?
– Ann, je ne peux pas te laisser faire ça.
– Faire quoi ?
– Utiliser ton pouvoir…
– Qu’est-ce qui te rend si certain que j’ai l’intention de le faire ? Je veux peut-être avoir une simple conversation avec lui, sans intervention paranormale. Après tout, il a réussi à te convaincre, toi, le policier qui en a vu d’autres, il devrait pouvoir faire preuve du même degré de persuasion avec moi, sa fille.
– Tu sais bien que ça ne se passera pas comme ça, Ann, je suis désolé. Je ne peux pas prendre le risque. Ça ferait de toi une meurtrière.
– Une meurtrière ? s’exclama Ann, mais j’en suis déjà une. Tu ne l’avais pas remarqué ?
– Ann, tu vois ce que je veux dire. Zlotnick était un prédateur sexuel et Rylander un abominable meurtrier. Mais là…
– C’est vrai, j’avais ton autorisation pour Rylander.
Elle lui lança un mauvais sourire de défi.
– Et qu’est-ce que ça fait, après tout ? Criminelle ou pas, tu ne pourras pas le prouver ! Le pouvoir ne laisse pas de traces. Tu ne pourras pas m’envoyer en prison ! Jamais !
– Je me fous pas mal de te coincer, Ann, l’important pour moi, pour toi, c’est que cette mort sera entre nous pour toujours. Es-tu prête à tout gâcher ?
Steven attendit. Le visage de Ann était dur, implacable. Il comprit qu’elle ne céderait pas.
– Très bien, dit-il.
Il fouilla dans sa poche.
– Voici l’adresse. (Il jeta le bout de papier sur la table.) De toute façon, tu finirais bien par la trouver un jour ou l’autre. Va voir ton père, fais-toi ton idée par toi-même.
Ann fixait le papier, les yeux brillants. Steven continua :
– En te la donnant, je me fais potentiellement complice d’un meurtre. Fais ce que tu dois faire. Mais réfléchis, pense à nous. Si tu commets l’abomination de te servir de ton pouvoir, ce sera la fin. Vas-y, prends-la.
Ann ne fit pas le moindre geste. Elle leva lentement ses yeux vers Steven.
– Sais-tu ce qui se passe chez une personne quand je l’utilise ?
– Qu’est-ce... ?
– Rien. Tout au moins, elle ne se doute de rien. Moi, je le sens qui se déclenche et va fouiller au plus profond de son cerveau. J’ai accès à ses souvenirs et pourtant, elle ne s’en rend absolument pas compte. Incroyable, non ? Des pans entiers de sa vie défilent devant moi et elle n’a conscience de rien !
Steven commença à avoir un drôle de pressentiment.
– Pourquoi tu me dis ça ?
Elle se leva et le toisa avec un petit sourire inquiétant.
– Tu crois vraiment que j’ai besoin que tu m’inscrives l’adresse de mon père sur un bout de papier pour que j’en prenne connaissance ?
Et elle partit.
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