Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 125
Elles s’étaient assises à la table de la cuisine, chez Doris.
Ann avait surmonté son choc et retrouvé un semblant de calme. Elle fixait ses yeux perçants sur son interlocutrice, guettant l’apparition du premier mot. Doris s’alluma une cigarette. Une infinie tristesse voilait son visage. Elle exhala en soupirant un nuage de fumée et, d’une voix lasse et monocorde, le regard perdu dans le passé, elle commença son récit :
– Quand on est entrés dans le salon, maman était étendue dans une mare de sang, un couteau planté dans le ventre… papa s’est précipité vers elle… il criait : « Pardonne-moi ! Pardonne-moi ! », il était en larmes… il est resté comme ça, pleurant sur elle… Moi, je ne comprenais rien, je ne réalisais pas ce que je voyais… maman morte ! Ce n’était pas possible…
Elle tira sur sa cigarette et souffla une nouvelle bouffée de souvenirs.
– … Puis papa a dégagé le couteau du corps et il a essuyé le manche avec le bas de son t-shirt, c’était… c’était (elle secoua la tête) bizarre… puis il l’a pris dans son poing, il l’a serré… J’ai compris, plus tard, qu’il effaçait les empreintes de maman pour que la police trouve les siennes… Ensuite, il s’est levé, il s’est tourné vers moi, il était presque surpris de me voir là.
Doris fit une pause pour reprendre du courage. Cela devait faire bien longtemps qu’elle avait évoqué le souvenir du drame.
– Après, il m’a emmenée en voiture. Il m’a expliqué que maman avait fait ça parce qu’il l’avait trompée et que ça l’avait détruite… « C’est comme si je l’ai tuée de mes propres mains » qu’il disait... « Je dois payer pour ça, je dois payer pour ça » qu’il répétait… il voulait que je dise à la police que j’étais entrée après lui et qu’il tenait le couteau à la main. Il voulait aller en prison, c’était incroyable, c’était insensé… il me suppliait… il était si désespéré…
Doris tira une dernière fois sur sa cigarette et l’écrasa dans l’assiette qui servait de cendrier.
– Il a fini par me convaincre. J’ai dit à la police qu’il avait le couteau à la main, etc. Au début, je suis allée le voir en prison. Mais je n’arrêtais pas de le supplier de me laisser revenir sur mon témoignage. Je lui disais qu’il n’avait rien à faire là, que c’était horrible pour toi, pour moi, qu’on avait besoin de notre père. Lui, il répondait qu’il était désolé, mais qu’il devait aller au bout de… de ce truc de merde, de payer pour ce qu’il avait fait à notre mère. Ça devenait trop dur. Pour lui comme pour moi. Un jour, il m’a demandé de ne plus venir…
Doris laissa mourir sa phrase et sombra dans le silence. Elle regarda la table, repéra une miette de pain qui traînait et la chassa d’une pichenette.
La version de Doris corroborait celle de son père, recueillie par Steven. Les yeux rivés sur elle, Ann n’avait raté aucun mot, aucune intonation. Doris lui paraissait sincère, mais devait-elle lui faire confiance ? Après tout, sa sœur n’était plus qu’une étrangère. Difficile d’évaluer ses capacités au mensonge et à la dissimulation. Doris et son père étaient-ils restés en contact ? Comment savoir s’ils n’avaient pas mis au point leur petite histoire en prévision de la visite de la cadette ? Un beau conte inventé pour adoucir l’image du père, pour qu’elle arrête sa quête de vérité ?
À moins de laisser le pouvoir sonder sa sœur, ce dont elle se sentait incapable, Ann n’arriverait pas à se faire une opinion définitive. Sans trop savoir quoi penser, elle décida de s’en aller, mais Doris leva les yeux vers elle et sortit de son silence.
– Il m’a fait jurer de ne rien te dire. Ça n’a pas été facile de tenir cette promesse, tu peux me croire, j’ai vu comment tout ça t’a détruite. Je t’assure que malgré mon serment envers lui, j’avais l’intention de tout te dire un jour, quand tu serais plus grande. Après tout, tu as le même droit de savoir la vérité que moi. Mais les choses… enfin, rien ne se passe jamais comme on croit que ça ira…
Elle commença à caresser sa manche gauche.
– Je ne cherche pas d’excuses, Ann, mais je n’en pouvais plus de la vie chez tante Peggy. Il y avait la mort de maman en toile de fond et papa en prison. Et puis, il y avait Willy. Je sais que je t’ai abandonnée, Ann. Je le sais, crois-moi. Et je m’en veux encore. Je suis partie avec lui. J’aurais suivi n’importe qui pour foutre le camp et Willy m’avait promis une vie de rêve.
Elle releva la manche. Des traces de piqûres grêlaient son avant-bras. Un petit sourire désabusé s’afficha sur ses lèvres.
– Il a tenu parole.
Ann poussa un cri de surprise.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? s’écria Doris en voyant l’air retourné de sa sœur.
Les yeux exorbités, Ann fixait le tatouage sur l’avant-bras de Doris : une tête grotesque cernée de flammes.