Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 58
OceanofPDF.com
58
– Vous allez bien ? demanda Steven, en voyant que ça n’allait pas.
– Je peux vous parler ? fit-elle d’une voix blanche.
– Euh… oui, bien sûr, répondit-il, en s’effaçant pour la laisser entrer. Il repassa à grandes enjambées devant elle et, un peu gêné, fit disparaître en catastrophe un carton de pizza et une bière qui gisaient sur la table du salon, puis, discrètement, il propulsa d’un coup de pied une chaussette sous une armoire. Un coup d’œil inquiet à l’évier : heureusement, il n’était pas du genre à y laisser mariner sa vaisselle, pas plus de deux jours en tout cas.
Cela dit, si une poubelle avait trôné au beau milieu du salon avec un gyrophare, Ann ne l’aurait pas remarquée, tant elle semblait fermée sur elle-même.
À l’invitation de Steven, elle s’assit mécaniquement dans un fauteuil et fixa le sol.
Quelque chose l’a effrayée, pensa Steven, et elle vient me voir.
Il savait qu’il ne fallait pas la brusquer, lui laisser du temps. Comme elle restait muette, les yeux baissés, il ne put s’empêcher de contempler son visage et s’attarder sur la finesse de son cou.
Enfin, Ann porta sa main droite sur son avant-bras gauche et le malaxa. Puis elle commença, sans préambule.
– Je… j’ai l’impression que quelqu’un m’espionne.
Elle tourna ses grands yeux vers lui, guettant sa réaction.
– Qu’est-ce qui vous donne cette impression ?
– En fait, ce n’est pas qu’une impression, j’en suis sûre.
Il hocha la tête, comme s’il en était persuadé.
– Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Comment ça se passe ?
– La première fois, c’était il y a quelques jours. J’ai cru voir le visage d’un homme qui m’observait, caché dans l’immeuble en face de chez moi. Ça m’a fait un choc. Mais ça a été si bref, je me suis dit que c’était une illusion, un jeu de lumière… quelque chose comme ça.
– Et vous l’avez revu.
C’était une constatation, sinon Ann ne serait pas venue chez lui.
– Oui, tout à l’heure, pendant un instant, puis il a disparu dans l’ombre comme quelqu’un qui se recule. Mais cette fois, je suis certaine que je n’ai pas rêvé.
– Est-ce déjà arrivé ? je veux dire, dans le coin désert où vous habitez, les rôdeurs, ça ne doit pas manquer. Et les lumières de votre appartement doivent briller comme un phare dans la nuit.
– De temps en temps, j’aperçois des gens bizarres, des curieux, mais rarement. Personne ne s’attarde dans mon coin, autour des abattoirs, comme si la zone était… maudite. En tout cas, jusqu’à présent, je n’ai vu personne s’installer dans l’immeuble d’en face pour me regarder. Et je n’ai jamais ressenti cette impression d’être épiée.
– Je ne voudrais pas vous faire peur, — enfin si, un peu quand même — vous avez conscience que ce n’est pas malin d’habiter dans un endroit si isolé. C’est dangereux, vous avez de la chance que rien ne vous soit arrivé.
Elle leva les yeux vers lui. Il y vit de la surprise. Il crut voir aussi l’ombre d’un sourire.
– Vous me grondez, inspecteur ?
Il s’aperçut du ton de reproche qu’il avait employé.
– Excusez-moi, je ne voulais pas…
– Ce n’est rien, dit-elle d’un trait, comme pour effacer l’instant. Qu’est-ce que je dois faire ?
– Est-ce que je peux vous poser une question ? Pourquoi êtes-vous venue me voir ? Vous auriez pu aller au poste de police le plus proche de chez vous ?
Elle hésita un moment.
– Parce que… vous êtes le seul policier que je connais… personnellement. Enfin, un peu…
Elle détourna les yeux. Il reprit, troublé.
– Vous avez une idée de qui ça peut être ? Un petit ami largué qui a du mal à accuser le coup ? Vous n’avez pas remarqué un type qui vous suivait dans la rue, dernièrement ?
– Non.
Steven l’observa un moment. Soudain, une pensée lui fit presque dresser les cheveux sur la tête. Était-il possible que… ? Non, c’était insensé ! Il chassa l’idée par la porte de son esprit, elle revint par la fenêtre : et si c’était Rylander qui, tapi dans l’ombre chez Bennett, épiait Ann ? À son insu, Steven pouvait l’avoir conduit jusqu’à Ann.
– Quelque chose ne va pas ?
Elle avait remarqué son trouble.
– Non, rien, merci. Il se racla la gorge. Vous pourriez le reconnaître, ce type ?
– Non, c’était trop loin et trop rapide. Je n’ai vu qu’une vague forme.
Steven réfléchit.
– Écoutez, voilà ce que je vous propose. Je vais vous raccompagner à votre domicile et j’irai jeter un coup d’œil chez Bennett. Ça vous va ?
Elle fit un petit oui de la tête.
– Alors, allons-y, dit-il en se levant.
Elle en fit de même. Ils se retrouvèrent face à face. Ils se regardèrent un moment, l'air gêné.
– Écoutez, je…, dit Steven en laissant mourir sa phrase.
– Oui ?
– Vous avez faim ? demanda-t-il, brusquement.
Elle le dévisagea, étonnée.
– Non, pourquoi ?
– Ça vous dirait d’aller manger un morceau avant de rentrer chez vous ?
Il crut déceler de l’affolement dans ses yeux. Ce n’était pas la bonne idée.
– Quoique, si vous n’avez pas faim… se reprit-il.
– D’accord.