Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 22
« – Bon sang ! Rob, vas-tu enfin avouer que c’est toi le père de cet enfant ? »
Doris coupa le son de la télé et sauva Rob de la honte.
Ann jeta un rapide coup d’œil circulaire dans le deux-pièces miteux. Des affaires traînaient un peu partout, des assiettes sales encombraient l’évier. L’endroit empestait le laisser-aller.
Le regard de Ann retomba sur Doris. Elles se dévisagèrent sans savoir trop quoi se dire. Chacune étudiait les marques du temps sur le visage de l’autre et cherchait les indices qu’elles étaient sœurs.
Ce qui frappa Ann, c’est à quel point Doris avait changé. Devant elle se tenait une femme abîmée qui semblait déjà au bout du rouleau. Son dernier souvenir datait de plus de vingt ans, elle se rappelait une fille pétillante de vie, sa grande sœur adorée, son héroïne. La Doris qui lui faisait face était la sœur qui l’avait abandonnée et qu’elle avait appris à détester.
– Tu veux un café, j’en ai en cours ? demanda Doris, cachant mal sa nervosité.
– S’il est bon, pourquoi pas. Sinon ce n’est pas la peine, dit Ann qui n’en buvait jamais.
Ann avait parlé d’un ton revêche. Doris la dévisagea un moment, ne sachant pas trop quoi penser.
– Assieds-toi, dit-elle en désignant le divan. Puis elle se dirigea vers le coin cuisine.
Ann regarda avec dégoût le canapé sur lequel traînait une couverture râpée. Il devait servir de lit plus souvent que celui de la chambre. Elle prit place en face, dans un fauteuil en faux cuir noir craquelé par endroits.
Doris revint avec une cafetière et deux tasses. Elle versa le café.
– Tu es mariée ? Tu as des enfants ?
– À ton avis ?
Doris leva les yeux vers sa sœur.
– Moi non plus, dit-elle. Les enfants, il faut avoir ça dans le sang, et le sang de notre famille, il ne doit pas être fait pour ça.
Ann n’avait pas l’intention de s’éterniser sur le sujet. Elle n’était pas passée pour prendre des nouvelles et parler du bon vieux temps. Elle laissa mourir la conversation. Elle porta sa tasse de café à ses lèvres, fit une grimace et la reposa. Il était probablement potable, mais elle n’avait pas envie de le trouver bon. Un lourd silence s’installa. Les deux sœurs n’arrivaient pas à se connecter.
– Tu sais, reprit Doris d’une voix hésitante. Si je suis partie, c’est que je devais le faire. J’avais mes raisons.
– Je n’en doute pas, dit Ann froidement.
Ann n’était pas venue pour ressasser le passé. Mais revoir sa sœur en chair et en os devant elle lui fit revivre une scène bien précise : elle réentendit les éclats de voix, elle revit Doris se disputant avec la tante Peggy. Doris qui sort de la maison en claquant la porte. Doris qui monte côté passager dans une voiture qui démarre en trombe. Dernière image de sa sœur : Doris qui part pour toujours et la laisse là.
Doris se frottait l’avant-bras nerveusement.
– Je sais que tu as pu te sentir abandonnée…
– Ce n’était pas qu’une impression, je l’ai été, dit Ann d’un ton amer.
Ann s’en voulait. Elle s’était promis de ne pas se laisser atteindre, elle n’était pas venue pour parler de ça, mais elle ne pouvait s’empêcher de sentir des relents de haine la submerger.
– Je n’avais pas le choix, reprit Doris. Tu crois que ça a été facile pour moi ? dit-elle avec humeur.
D’un geste, elle embrassa l’environnement.
– Tu crois que c’est le paradis ?
Une manche de sa robe de chambre glissa, Doris la remonta d’un geste vif. Trop tard, Ann avait remarqué les traces de piqûres sur son avant-bras : en plus, sa sœur se droguait ! Elle ne put s’empêcher d’éprouver, malgré elle, une pointe de joie mauvaise de la voir comme ça, comme si sa déchéance était une punition méritée.
– Écoute, petite sœur, reprit Doris d’une voix fatiguée.
– Ne m’appelle pas petite sœur.
– D’accord, soupira Doris. Si tu veux régler des comptes, ce n’est vraiment pas le moment.
– Ne t’en fais pas, je ne suis pas là pour ça.
Doris se raidit, une lueur de méfiance s’alluma dans ses yeux.
– Tu n’es pas venue me demander du fric, au moins ? dit-elle d’un air soupçonneux, parce qu’en ce moment…
– Rassure-toi. Toutes tes ressources sont investies dans ton bien-être, dit Ann en fixant l’avant-bras de sa sœur. Je le comprends.
Machinalement, Doris se frotta la manche de sa robe de chambre, au niveau des piqûres.
– Je suis venue pour te poser une seule question, reprit Ann.
Doris serra ses épaules entre ses mains, fuyant le regard de sa sœur.
– Quoi ?
– Je veux savoir où il est.
– Qui ?
– Tu le sais.
Étonnée, Doris leva les yeux.
– Notre père ?
– Où se trouve ce type ? fit Ann avec agacement.
– Pourquoi tu le cherches ?
– Je veux qu’il me dise, les yeux dans les yeux, pourquoi il a tué notre mère ! Je veux savoir pourquoi il a bousillé ma vie !
Ann sentait la douleur au fond d’elle, intacte.
– Mais tu le sais, il l’a tuée dans un accès de folie, répondit Doris, avec un air d’évidence.
– Ah, oui c’est vrai. Un accès de folie !
– C’est ce qu’il a dit au procès.
– « J’ai tué ma femme, je suis désolé, Monsieur le Juge, ça m’a pris comme ça, je ne sais pas pourquoi. Je ne recommencerai plus ». C’est ça l’explication ultime ? Ma mère est morte et la raison c’est : « Je ne sais pas pourquoi ». Je dois me contenter de ça ?
– Pourquoi tu veux savoir ça maintenant ? Je veux dire, après tout ce temps ? Tu veux vraiment remuer encore ça ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ?
Doris accusa le coup, elle hocha la tête.
– Si tu prends ça comme ça. Écoute… Ann, je ne vais pas me mêler de tes affaires, mais si je peux me permettre, tourne la page et vis ta vie, si tu en as une. C’est un conseil de ta grande sœur, si ça compte encore un peu pour toi.
– Tu l’as tournée la page, toi ?
Doris soupira. Puis elle reprit, sur un ton résigné.
– Je ne sais pas où il est. J’ai appris qu’il est sorti de prison depuis au moins deux ans, je pense. Je n’ai pas cherché à le contacter. Et lui non plus.
– Tu es sûre ?
Doris leva la tête.
– Pourquoi je te mentirais ?
Parce que c’est ce que font les gens tout le temps, se dit Ann.
Mais c’était sans importance, elle prit conscience que quelque chose se passait en elle. Une sorte de frétillement annonçait qu’il était en train de se déclencher. Tout excitée, Ann sentait son pouvoir commencer à se déployer. Avec une exaltation qu’elle dissimula à sa sœur, elle attendit. Dans quelques secondes, elle plongerait dans les souvenirs de Doris. Alors, tout lui serait révélé en un instant et elle pourrait mettre un terme à cette visite déprimante.
Tout à coup, Ann sentit une décharge fuser le long de sa colonne vertébrale.
– Monte le son ! cria-t-elle.
– Quoi ?
– Monte le son, dépêche-toi !
Doris ne réagissait pas, Ann se leva d’un bond, prit la télécommande sur la table basse et poussa le volume de la télé. C’était les nouvelles.
« … est morte. Son mari a été entendu par la police ».
À gauche du présentateur s’affichait le visage d’Amber Winther. « Il semblerait qu’Amber Winther se soit suicidée dans d’horribles circonstances… »