Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 40
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40
Deux jours après son entrevue avec Rountree, Ann revenait pour le rendez-vous avec Zlotnick. La procédure appliquée aux visiteurs faillit la faire craquer. Rien de bien terrible en soi, mais pour elle ce fut une épreuve pénible. Remplir le formulaire d’entrée, présenter son permis de conduire et passer au détecteur lui donnèrent des sueurs froides. Elle avait l’impression de suivre des formalités pour qu’on l’interne.
Rountree l’avait rejointe sur le seuil du parloir. Arborant son petit air condescendant, il lui montrait à quel point c’était un vrai privilège qu’il lui accordait en lui faisant rencontrer Zlotnick. D’un bref coup d’œil, il la balaya du regard.
– Bon, mettons les choses au point. Larry Zlotnick est un violeur multirécidiviste. À part une ou deux cinglées qui sont venues le demander en mariage, il n’a pas vu de femmes en chair et en os depuis des années. Alors s’il vous plaît, ne faites rien qu’il pourrait interpréter comme un numéro de charme. Ce genre de type carbure aux fantasmes. Je ne tiens pas à ce qu’il s’échauffe et qu’il crée un incident dans la salle.
C’était méprisant, insultant. Un peu provocant aussi, Ann le sentait. Rountree guettait sa réaction. Un mot de trop et il lui retirerait l’autorisation de visite, elle en était sûre. Elle ravala sa colère et décida de faire le dos rond.
– Allez-y, fit-il, en donnant un coup tête vers la salle. Elle crut voir l’ombre d’un petit sourire narquois au coin de ses lèvres.
Ann s’avança avec appréhension. Des box s’alignaient les uns à côté des autres. Des cloisons les séparaient pour créer un semblant d’intimité. Une vitre blindée isolait les prisonniers des visiteurs. Le contact se faisait par interphone. Toutes les places étaient occupées, sauf une. Les conversations formaient une sorte de bourdonnement. Joies ou peines, les émotions devaient être contenues. Pas d’éclats de voix, pas de gestes vifs, sous peine d’expulsion, un gardien y veillait.
Arrivée au niveau du parloir libre, Ann jeta un coup d’œil à travers la vitre. Personne. Elle s’assit.
Elle se sentait nerveuse, elle ne savait pas comment elle allait se comporter. Presque aussitôt, elle le vit paraître, accompagné d’un surveillant. Il ressemblait à une grosse masse gélatineuse empaquetée dans un emballage rouge, l’uniforme des prisonniers. Son gardien lui désigna la place vide et recula jusqu’au mur.
Zlotnick se laissa tomber lourdement sur sa chaise. Sa forte corpulence boucha l’alcôve. Il semblait prêt à la faire craquer. Il avait une face morne et flasque. Des petits yeux fouineurs roulaient dans ses orbites comme des billes dans un flipper. Il reluqua Ann sans retenue, sans gêne.
Elle réprima un haut-le-cœur.
Zlotnick lui décocha un sourire et prit le combiné de l’interphone. Elle tendit une main tremblante et fit de même.
– Alors c’est vous la fille de Milande, dit Zlotnick.
Sa voix était douce, caressante. Ann sentit les poils de sa nuque se dresser. Elle commença. Abruptement. Trop.
– Monsieur Rountree m’a dit que vous avez été le codétenu de mon père pendant ces trois dernières années.
Elle avait parlé d’un trait en évitant son regard. Tout ce qu’elle voulait, c’était en finir au plus vite. Qu’il lui révèle où se trouvait son père, s’il le savait, et qu’elle puisse s’en aller. Mais tandis que les mots sortaient de sa bouche, elle eut l’intuition que ça ne se passerait pas si facilement.
Zlotnick avait perçu son malaise. Ça l’amusait, Ann le sentait.
– Effectivement. Et vous aimeriez que je vous parle de votre papa.
Ann fronça les sourcils.
– Non, pas vraiment.
– Ah non ? C’est pourtant ce que m’a dit ce cher Rountree.
Ses yeux n’arrêtaient pas leur va-et-vient entre son visage et sa poitrine, c’était insupportable. Elle remonta les coudes. Elle n’avait qu’une envie, se lever et partir.
– D’après lui, vous voulez en savoir plus sur votre père, reprit Zlotnick. Que je vous dise quel homme il est devenu après son temps passé dans ce haut lieu de réhabilitation et de rédemption.
Quelle ordure ce Rountree !
– Je ne veux pas vous déranger longtemps, monsieur Zlotnick, dit Ann avec raideur, je veux seul…
– Vous ne me dérangez aucunement, je vous assure, dit-il, avec un accent de sincérité. Mais je vous ai interrompue, veuillez m’excuser. Continuez, je vous en prie…
En finir le plus vite possible.
– Je voudrais savoir si mon père vous a dit où il comptait aller après sa libération.
– Parce que vous ne le savez pas ? s’écria-t-il, jouant l’étonnement.
Ann se sentit bouillir.
Penses-tu que je serais ici à supporter ta face de gelée si je le savais ?
– Non. Depuis sa sortie, personne ne peut me dire ce qu’il est devenu. Il vous a peut-être dit où il comptait aller à sa libération…
Ann attendit la réponse. Zlotnick la dévisagea avec un petit sourire coquin. Il se délectait du moment. Et surtout d’elle.
À cet instant, Ann fit une prière muette. Que son pouvoir se déclenche afin de puiser les renseignements dans le cerveau de Zlotnick, et qu’elle puisse se lever et partir. Mais ça ne se passait pas comme ça, d’après ce qu’elle avait observé, un souvenir marquant devait émerger pour que le pouvoir se mette en branle. Or le violeur était, pour le moment, bien ancré dans le présent. Tout ce qui lui importait, c’était ce qu’il avait en face de lui, ici et maintenant : Ann.
– Vous savez que vous lui ressemblez, Ann ? (Il avait prononcé son prénom avec gourmandise), même nez, mêmes yeux, même façon de croiser les mains…
Ann les écarta. Soudain, sans la quitter des yeux, Zlotnick se recula et s’adressa au gardien en faction derrière lui.
– Eh ! Bob, c’est la fille de Milande. Elle est chaude, hein ?
– La ferme, Zlotnick, dit Bob d’une voix morne.
Zlotnick revint vers Ann.
– Bob n’est pas libre de livrer son point de vue, mais il n’en pense pas moins, croyez-moi.
Il se gratta le menton et plissa ses petits yeux.
– Pourquoi voulez-vous revoir votre père ?
– C’est personnel, dit-elle trop sèchement.
– Je n’en doute pas, mais vous comprenez, je dois en savoir un peu plus sur vos intentions. Vous êtes peut-être sa fille, mais vous ne l’avez pas vue depuis plus de vingt ans, si je me souviens bien. Moi, j’ai vécu avec lui dans la même cellule pendant trois ans. Ça nous a rapprochés. (Il leva la main.) En tout bien tout honneur, je précise. En prison, on comble certains besoins d’une façon qu’on n’aurait jamais envisagée en liberté, vous voyez ce que je veux dire. Personnellement, ça ne m’a jamais tenté, ici ou dehors. Votre père lui…
Il laissa sa phrase en suspens, soulignée d’un sourire ambigu. Il voulait la choquer, l’écœurer. S’approprier le corps des femmes ne lui suffisait pas, violer leur esprit l’excitait tout autant.
– Je connais votre père, vous non. Je ne voudrais pas trahir les secrets d’un frère de cellule… d’un ami. Qui sait, vous voulez peut-être lui demander de l’argent ? Ou lui faire la peau ?
Il se mit à rire. Zlotnick s’amusait bien. Son visage tremblait comme de la gelée sur les épaules qui tressautaient. Le spectacle avait quelque chose de répugnant. Écœurée, révulsée, Ann ne put cacher son irritation.
– Est-ce que vous savez où il est, oui ou non ?
Il y avait de l’acide dans sa voix.
– Tsss, tsss ! Minute, chérie ! Pourquoi s’énerver ? (Il tourna la tête vers une horloge murale.) Il nous reste encore vingt-cinq précieuses minutes à passer tous les deux. Ne les gâchons pas (son visage se durcit), ce n’est pas parce que j’habite de ce côté de la vitre qu’il faut me demander les choses comme ça.
Il attendit.
Ann fit un effort pour se reprendre. Ce n’était pas le moment de perdre le seul lien qui, peut-être, la reliait à son père.
– Ex… excusez-moi, monsieur Zlotnick, commença-t-elle tandis que les mots lui écorchaient la gorge. Savez-vous où il est ?
Zlotnick attendit encore.
– S’il vous plaît…, ajouta-t-elle.
Elle lut une intense satisfaction dans son regard. Des frissons de dégoût la parcoururent. Il pencha la tête sur le côté.
– Vous êtes au courant des… activités qui m’ont amené ici. Je ne suis pas sûr que vous les appréciiez. J’ai même un peu peur qu’elles vous fassent horreur. Et pourtant, vous avez pris votre courage à deux mains et vous êtes là, devant moi. Je dois dire que vous me faites énormément plaisir. Mais mon petit doigt me dit aussi que ce plaisir n’est pas partagé. Le coup de foudre n’est pas réciproque.
Il plissa les yeux, évaluant Ann.
– Vous devez vraiment tenir à revoir papa pour supporter de bavarder avec un type comme moi.
Zlotnick pencha sa grosse face molle vers la vitre et fit signe à Ann d’en faire autant, comme s’il voulait lui parler sans être entendu. C’était inutile, puisque le son venait de l’interphone, mais il désirait voir son visage de plus près. Un petit caprice.
S’approcher de Zlotnick. Ann n’aurait pas éprouvé plus d’écœurement en mettant sa tête dans la cuvette des w.c.
Elle hésita, répugnant à réduire l’espace entre eux. Il renouvela son geste. Elle se pencha. Il le fallait. Quelques centimètres les séparaient. Ann vit le monde se résumer aux yeux du violeur. Elle crut qu’il allait faire fondre la vitre blindée avec l’intensité de son regard et se jeter sur elle. Elle manqua paniquer.
– Bon, écoutez, voilà ce qu’on va faire, dit Zlotnick sur le ton de la confidence.
Elle vit l’ombre de sa main libre glisser sous la tablette devant lui et commencer à remuer. Elle faillit avoir la nausée.
– Je vais te dire où est ton père, murmura Zlotnick. Mais avant, tu vas faire quelque chose pour moi.
Zlotnick ne lui donnerait rien, c’était évident. Tout ce qu’il voulait, c’était jouer avec elle, la reluquer, nourrir ses fantasmes abjects. Rountree l’avait jetée entre ses griffes en toute connaissance de cause, elle en était sûre. Le salaud.
– Tu vas revenir lundi prochain. Tu m’apporteras un petit colis, un truc personnel à toi, intime, tu vois ce que je veux dire ? Par exemple, une culotte ou un soutif que tu as portés, je te laisse le choix… (il lui fit un clin d’œil).
– Vous êtes complètement fêlé ! dit Ann, reculant comme si elle s’éjectait de l’alcôve.
– C’est si peu de chose pour toi, petite Ann. Reviens-moi avec ça et je te donnerai l’adresse de ton père.
Il passa sa langue sur ses lèvres, Ann lâcha le combiné, comme si une décharge électrique l’avait parcourue. Elle se dressa, dégoûtée.
– Pas la peine de les laver… ! précisa Zlotnick.
La phrase du violeur mourut dans l’interphone, Ann avait déjà pris la fuite.
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