Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 29
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Ann était cassée. Sa nuit avait été atroce. Des cauchemars avaient massacré son sommeil. Dans un maelstrom confus d’images, elle tuait le Dr Matthews et avalait par poignées de huit des comprimés de Prozac qu’elle prenait pour des olives. À cela se superposait la grande salle des abattoirs où Amber Winther, enchaînée avec des fils électriques parmi les carcasses de bœufs, la suppliait de l’achever. Même son cauchemar récurrent était venu la tourmenter, mais dans une atroce variante : c’était le visage en flammes de sa sœur qui lui fonçait dessus, tordu par la souffrance.
Elle se sentait déprimée. Sa détermination se fracassait contre son impossibilité de retrouver son père. Elle était retournée chez Wendy’s pour fouiner sur Internet, mais ses recherches ne donnaient rien. Elle retombait sur de vieux articles qu’elle connaissait et qui commentaient l’assassinat de sa mère. Ou bien le nom de Peter Milande apparaissait dans des publications professionnelles en lien avec son passé d’architecte.
De retour à l’appartement, elle s’était fait violence pour prendre le téléphone afin de contacter d’anciens collègues et relations de son père dont elle avait trouvé les coordonnées. Mais pour la plupart, le nom de Peter Milande (qu’ils avaient côtoyé quotidiennement) restait vague. Certains lui raccrochèrent au nez. Personne n’avait la moindre idée de ce qu’il était devenu.
À bout de solution, tournant dans son appartement comme une lionne en cage, elle se résigna en toute extrémité à téléphoner à sa tante Peggy. Elle savait qu’entendre sa voix ferait remonter des souvenirs peu agréables, mais elle ne voulait négliger aucun espoir.
C’était la tante Peggy qui s’était occupée d’elle et de Doris après la mort de leur mère. Ann n’avait pas le souvenir d’avoir subi de mauvais traitements, mais la vieille fille solitaire n’éprouvait aucune affection pour les deux sœurs. Elle n’avait accepté de les accueillir que par devoir et leur avait bien fait sentir qu’elles étaient un fardeau.
Dès sa majorité, Doris ne s’était pas fait prier pour partir, abandonnant sa petite sœur à problèmes.
Passée en première ligne pour gérer Ann, la tante Peggy s’était trouvée débordée. La petite ne se remettait pas de la mort de sa mère, elle entrait dans des crises terribles ou restait prostrée pendant des jours. La tante Peggy en avait peur.
Un jour, elle était entrée dans la chambre de Ann et, avec sa voix agaçante et son faux sourire, elle lui avait dit : « Tu vas aller dans une grande maison spécialisée. Pour ton bien ». Plus tard, Ann avait découvert que « Grande maison spécialisée » s’écrivait « Hôpital psychiatrique ».
Elle n’avait pas reparlé à tante Peguy depuis des années. Sans plaisir, elle entendit tintinnabuler la petite voix acidulée. Abrégeant le passage des formules insincères du genre « Ça me fait plaisir de t’entendre », « J’espère que tu vas bien », Ann fonça droit au but : tante Peguy savait-elle où trouver son père ? En réponse, la tante lui dit qu’elle n’en avait aucune idée et qu’elle ne tenait pas à l’apprendre. Elle n’avait pas cherché à rester en contact avec l’assassin de sa sœur. Bien sûr, c’était évident, Ann se trouva stupide d’avoir appelé, elle balança avec rage son portable sur le divan.
L’échange l’avait achevée. Le loft qui était son refuge lui parut semblable à une prison. Pas besoin de barreaux ni de gardiens, le simple fait de ne pas savoir quelle direction prendre pour chercher son père la condamnait à y rester cloîtrée. Elle se disait que lui, il était libre, alors qu’elle était prisonnière. Soudain, elle eut la révélation qu’elle faisait fausse route. Essayer de retrouver sa trace en fouillant son passé d’avant la prison était une erreur. Sa nouvelle vie, c’est à Lucasville qu’il se l’était créée.
Elle sauta du divan et courut dans le coin cuisine. Elle saisit la petite boîte qui lui servait de fourre-tout et la retourna sur le plan de travail. Elle exhuma le morceau papier sur lequel elle avait noté le numéro de téléphone de la prison de Lucasville.
En vingt ans, il avait eu le temps de se faire de nouveaux amis. Il avait sûrement fait quelques confidences sur ses plans d’avenir à l’un d’entre eux.