Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 16 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 15

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15

 

Après le départ en furie d’Amber, Ann rentra chez elle. Elle passa la soirée à ruminer la scène du restaurant. La découverte que Cindy subissait les assauts de son père l’avait bouleversée. Mais elle ne pouvait pas faire grand-chose pour la petite. D’une part, la porte de la famille Winther s’était fermée pour toujours devant elle. D’autre part, Amber avait sa part de responsabilité dans le drame que subissait sa fille. Ann avait vu dans son esprit qu’elle détournait les yeux afin de préserver les apparences d’une famille idéale. C’était aux Winther de régler leur problème.

De son côté, Ann avait sa propre histoire à mener. Elle commençait à en apprendre un peu plus sur son pouvoir. C’était la troisième fois qu’il se manifestait. Elle pouvait envisager que le phénomène se reproduirait. Le pouvoir s’était encore déclenché à l’improviste, sans effort conscient de sa volonté. Par contre ce qui devenait clair, c’est qu’à chaque fois, son interlocuteur était en train de revivre un souvenir important. Spivak pensait à sa vie en ruine, le docteur Matthews à son patient suicidé et Amber à sa fille victime d’inceste.

C’était bon signe pour la confrontation avec son père. L’évocation du meurtre de sa mère remplissait tous les critères pour déclencher le pouvoir.

Au matin, Ann enfila son manteau. Elle quitta l’enceinte de chez Stammers et prit la rue en face, bordée de bâtiments abandonnés. Le problème de la voiture était crucial et elle devait se résoudre à la solution qu’elle aurait voulu éviter : faire appel à Phil.

Il devait être le seul résident permanent de la zone, avec Ann. Quand l’endroit était devenu branché, Phil Barr avait monté un petit garage spécialisé dans la restauration de vieilles voitures. Quand l’endroit avait été débranché, il avait fait faillite. Depuis, il vivotait en bricolant pour des copains et des copains de copains. Condamné à rester, il avait converti sa contrainte en mission : être le dernier à quitter la zone. « S’il ne reste qu’une trace de vie dans ce désert, ce sera la mienne », disait-il à Ann avec un faux air de défi.

C’était pratique pour Ann de l’avoir sous la main. Il lui entretenait sa voiture pour pas cher. Malheureusement, il en pinçait pour elle, ce qui n’était pas à son goût. Au moins, ne s’était-il jamais montré inconvenant. Il avait compris qu’il était préférable qu’il reste à distance respectueuse. Il faut dire que, par son attitude fermée, Ann savait sans difficulté installer un périmètre de sécurité autour d’elle.

Ann parcourut à pied les cinq cents mètres qui séparaient les abattoirs de l’ancienne brasserie transformée en atelier. Elle ouvrit la lourde porte métallique qui empêchait sans conviction le froid d’envahir le garage et entra.

Guidée par un bruit d’outil électrique, elle s’aventura entre les carcasses de modèles en restauration. Elle trouva les jambes de Phil qui dépassaient du châssis d’une vieille guimbarde des temps passés.

Elle l’appela en criant pour couvrir le vacarme. Au bout de deux tentatives, le silence se fit. Phil se tira de sous la voiture d’un brusque coup de reins, comme si c’était la première fois qu’une forme vivante se manifestait dans son garage.

– Tu es sortie ! s’écria-t-il, en dépliant sa longue carcasse. Un sourire éclairait sa face massive.

C’était une sacrée pièce d’homme. Sa carrure monumentale contrastait tellement avec sa bouille d’enfant qu’on aurait dit une erreur de montage.

Ann trouvait rassurant de savoir le géant dans les parages, quoique, en cas de danger, le demi-kilomètre qui séparait le garage des abattoirs rendait son aide assez illusoire.

Il s’avança avec entrain vers Ann, mais elle eut un léger mouvement de recul et il réprima son élan. Il savait que Ann ne supportait pas qu’on s’approche trop d’elle.

Phil retrouva ce mélange de jovialité et de timidité avec lequel il avait l’habitude de s’adresser à elle :

– Je suis content de te voir, dit-il, les yeux brillants.

– Les affaires marchent ? dit Ann en jetant un coup d’œil circulaire pour éviter de croiser son regard.

– Je suis surchargé par le manque de boulot, mais je tiens le coup. Euh, au fait, je suis allé te rendre visite deux fois à l’hosto… mais t’étais dans le coma.

– J’ai senti deux fois ma chambre trembler. C’était donc toi.

Un silence gêné flotta entre eux. Ann hésita à engager une conversation plus poussée. Elle avait envie de faire un test. Elle se demandait si elle pourrait amener son pouvoir à se déclencher, mais elle devrait se taper tout un tas de considérations sur les carburateurs et le tuning avant que Phil se mette à parler de sa vie. Elle décida plutôt d’entrer dans le vif du sujet :

– Ma voiture est morte, tu penses que tu pourrais m’en louer une ? embraya-t-elle.

Phil réfléchit.

– Peut-être bien. Viens voir.

Elle le suivit dans le fond de l’atelier.

– J’ai ça à te proposer.

– Quoi ? Ce machin-là ? C’est un tank ! dit Ann en découvrant une imposante voiture bleu pâle toute en longueur et aux angles carrés.

– C’est une Chrysler Imperial Lebaron de 1975, dit Phil avec fierté.

– Tu n’as pas plus petit ?

– Désolé, c’est la seule qui roule à peu près. Je te la prête. Ça lui fera du bien de se dérouiller les soupapes. Tu payes juste l’essence. Les clefs sont dessus, les papiers dans la boîte à gants.

Ann protesta pour qu’il la lui loue, mais il refusa avec véhémence. Elle n’insista pas, elle détestait ce genre de discussion. Et puis, dans le fond, financièrement ça l’arrangeait, et le problème de son moyen de transport était réglé.

Elle abrégea les remerciements et s’installa sur les cuirs fatigués du siège conducteur. Elle tourna la clef, le gros moteur résonna dans l’atelier.

Ann sortit du garage et se dirigea avec prudence chez elle. La voiture dérapa plusieurs fois sur la chaussée verglacée par endroit. En lui faisant passer les grilles des abattoirs, Ann eut l’impression de manœuvrer un pétrolier entrant dans un port.

Soudain, elle donna un grand coup de frein. La Chrysler dériva sur trois mètres avant de s’arrêter. Ann fronça les sourcils en remarquant une voiture garée dans le parking. Qui est-ce ? se demanda Ann. Personne ne venait jamais la voir.