Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 78 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 77

 

Graziedei lâcha une grosse chemise bourrée de documents sur la table, il tira sa chaise en faisant racler les pieds sur le sol et s’assit lourdement. Le tout sans cesser de fixer Ann avec une morgue pleine d’assurance. Il voulait lui donner l’impression que l’affaire était pliée et que l’interrogatoire n’était plus qu’une vague formalité.

Il avait expliqué sa tactique à Steven : « Elle est comme un animal ébloui dans les phares d’une voiture en pleine nuit. Je vais mettre le paquet. Je vais la faire craquer avant qu’elle reprenne ses esprits et qu’elle nous balance un foutu avocat dans les pattes ».

Ann avait à peine tressailli quand Graziedei était entré. Elle lui lança un bref coup d’œil, puis elle se réfugia dans son monde parallèle. Steven se demandait si l’idée même de faire appel à un avocat lui avait traversé l’esprit. Se rendait-elle compte à quel point la situation était grave ? Bien sûr que oui, mais il craignait que la seule défense qu’elle envisageait fût de se refermer sur soi, c’était la seule attitude qu’elle connaissait.

Graziedei ouvrit la chemise posée devant lui en soupirant, comme s’il était obligé d’exécuter une opération de routine ennuyeuse. Il avait ajouté de la paperasse au dossier pour qu’il paraisse plus consistant. Le message qu’il voulait faire passer était clair : « Regarde tout ce qu’on a établi contre toi. La seule chose qui te reste à faire, ma petite, c’est d’apposer ta signature au bas de la page de tes aveux ».

– Mademoiselle Milande, je pense que vous connaissez cette personne.

Il poussa lentement une photo vers Ann, sans dépasser le milieu de la table. Elle fut obligée de se pencher pour la regarder. On y voyait un homme à côté d’une femme, une petite fille dans ses bras.

– John Spivak, annonça Graziedei.

Sans attendre, il jeta une autre photo d’un format plus grand qui couvrit la première. Ann eut un mouvement de recul. L’image montrait le corps d’un homme broyé, les boyaux étalés sur le sol, baignant dans une mare de sang.

– Toujours John Spivak, enfin d’après sa femme qui a dû l’identifier à la morgue. Quelques jours après vous avoir rendu visite à l’hôpital, il s’est jeté sous les roues d’un camion. (Il fit une grimace) Pas beau à voir, hein ? Faut espérer que la petite Élisabeth ne tombera jamais sur cette image de son père. Quoique, à notre époque, on prend tranquillement la photo d’un joli colibri au fin fond de la jungle amazonienne et, sans savoir comment, elle est déjà sur le Web. Alors, qui sait…

Ann leva les yeux sur Graziedei. Steven vit de la rage contenue dans son regard.

Graziedei l’avait sûrement remarqué, mais il ne le montra pas. Sans lui laisser le temps de se reprendre, il poussa une autre photo.

– Le docteur Kevin Matthews. Avant de faire votre connaissance.

Ann le découvrit, souriant parmi un groupe de collègues. Graziedei lança un autre cliché.

– Le docteur Kevin Matthews. Après avoir fait votre connaissance.

Ann avait compris son jeu macabre, elle détourna la tête.

– Regardez, dit Graziedei en haussant le ton. Regardez !

Il tapota avec autorité sur la photo avec son index. Ann se força à risquer un œil. C’était horrible. On voyait un visage détruit par des lacérations, des coupures, des déchirures qui semblaient provoquées par l’assaut d’une bête féroce.

– Il s’est fait ça tout seul, à coups de scalpel, avant de se jeter du quatrième étage. Remarquez, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Ann ferma les yeux.

Derrière la vitre, Steven se sentait comme un ours en cage. Graziedei était odieux. C’était volontaire, il voulait écœurer la jeune femme pour qu’elle touche du doigt l’horreur de ses crimes et la choquer par son attitude. Elle pouvait fondre en larmes ou se révolter sous la provocation. Peu importait le chemin emprunté, seul comptait le but : obtenir les aveux.

C’était une comédie. Graziedei se contentait d’appliquer une technique. Il faisait son boulot. Steven pouvait difficilement le lui reprocher, il avait tenté la même approche lors de sa première rencontre avec Ann. Lui aussi avait essayé de la faire craquer en égrenant sans ménagement les noms des gens morts autour d’elle, sans occulter les détails horribles de leurs suicides. La différence, c’est qu’avec Graziedei, en plus du son, il y avait les images.

Il avait déjà lancé une autre photo.

– Tiens, une devinette : qui est-ce, à votre avis ?

Graziedei avait rusé. Dans le petit jeu de l’avant/après, il était passé directement dans le « après ». Ann vit une femme dans une pose grotesque de poupée désarticulée, un fil électrique dans la bouche, les yeux exorbités, la face peinturlurée de rouge à lèvres.

L’image percuta Ann de plein fouet. Son visage se tordit de douleur sous l’émotion. Steven faillit se ruer dans la salle pour dire à Graziedei d’arrêter.

– Vous séchez ? C’est Amber Winther, votre amie ! Difficile de la reconnaître, j’avoue, mais je vous assure que c’est elle, précisa Graziedei sur un ton ironique. Elle s’est électrocutée en avalant ce fil branché sur le courant, là. Dzzzz !

Il mima une secousse électrique. Ann se crispa, comme si elle avait reçu la décharge. Cette fois, Graziedei allait trop loin, Steven se leva et se dirigea vers la porte. Il se figea, la main sur la poignée : Ann venait de parler. Ses premières paroles depuis l’arrestation. Il avait l’impression de ne pas avoir entendu sa voix depuis un temps infini. Ça lui avait fait un drôle d’effet.

« Pourquoi me montrez-vous ces photos ? » avait-elle dit.

Steven regagna la vitre. Ann plantait ses yeux verts chargés de haine dans ceux de Graziedei. Ils brillaient d’un éclat insoutenable. Mais le policier en avait vu d’autres, ça ne l’impressionnait pas.

– Attendez, il m’en reste une et vous comprendrez, j’en suis sûr.

Graziedei fouilla dans son dossier avec un air gourmand, comme s’il s’apprêtait à lui montrer une photo de son petit dernier.

Steven tendit la tête. Il savait ce que Graziedei allait sortir. C’était atroce, il avait eu du mal à supporter l’image.

Cette fois, Graziedei glissa lentement le rectangle de papier glacé vers Ann, guettant attentivement sa réaction.

– Vous ne pouvez pas rater ça.

Ann n’osait pas quitter Graziedei des yeux, comme si elle s’accrochait à une balustrade.

– Regardez, dit Graziedei sur un ton apaisé, comme s’il lui tendait une main amicale pour aborder un passage difficile.

Ann baissa lentement les yeux. Elle grimaça d’horreur en découvrant une bouillie de chair sanguinolente gonflée de cloques et de boursouflures, mêlée à des lambeaux de peau fondue. À l’emplacement des yeux, deux cavités d’où suintait une masse gluante étaient les seules indications que c’étaient les restes d’une face humaine. Le spectacle était insoutenable. Elle trembla et réprima une envie de vomir. Elle baissa la tête. Son visage disparut derrière le rideau de ses cheveux noirs. Elle se tassa sur sa chaise.

– Larry Zlotnick, commenta Graziedei sur un ton laconique.

Steven retint son souffle. Le temps s’était arrêté. Petit sourire de triomphe aux lèvres, Graziedei jeta un discret regard de connivence vers le miroir aveugle. Les deux inspecteurs savaient quand le suspect était à point. Ann Milande allait s’effondrer d’un instant à l’autre. Graziedei attendait tranquillement, se contentant d’observer le dessus du crâne de la jeune femme.

Enfin, Ann leva lentement la tête. Les cheveux s’écartèrent. Elle se redressa sur sa chaise. Steven s’approcha de la vitre pour mieux voir. Quelque chose s’était passé. Graziedei ne s’en était pas rendu compte, mais Ann avait changé. Steven le remarqua dans ses yeux verts où brillait un éclat d’une froideur terrifiante. Ils examinèrent la masse indistincte du visage de Zlotnick sans ciller une seule fois.

– Le violeur, dit-elle, d’un ton glacial.

– Vous ne voulez pas savoir ce qu’il lui est arrivé ?

Elle fit une moue désintéressée.

– Non.

Un peu surpris, Graziedei se cala sur sa chaise et croisa les bras.

– Il s’est plongé la tête dans un bac d’huile bouillante.

– Drôle d’idée, dit-elle d’un ton égal.

Steven sentit Graziedei tressaillir. Il ne s’attendait pas à cette réaction.

– Je ne vois toujours pas pourquoi vous me montrez ça, reprit Ann.

– Pourquoi ? Parce que toutes ces personnes sont mortes à cause de vous, voilà pourquoi.

Ann leva un sourcil.

– À cause de moi ? Je sais qu’elles ont mis fin à leurs jours, tout au moins les premières, votre collègue s’est spécialement déplacé chez moi pour m’en informer. C’est terrible, mais je ne vois pas le rapport avec moi.

– Sur les trois premiers suicides, on vous a laissé le bénéfice du doute, mais avec Zlotnick, vous vous êtes plantée.

– Quoi ? Vous m’accusez d’avoir fait ça ? fit-elle en montrant le pâté de visage. C’est insensé !

Ann forçait son indignation, Steven le sentait.

– Je pense que vous vous êtes débrouillée pour qu’il absorbe une substance qui l’a fait disjoncter.

– Mais, je lui ai rendu visite, dit Ann, c’est tout !

– Pas seulement.

Graziedei sortit une photo du soutien-gorge et du string, il la fit pirouetter devant Ann.

– C’est à vous, ça, non ?

Ann jeta un œil avec un air de dégoût.

– Disons que je les ai achetés.

– Il faut avoir un certain degré d’intimité avec quelqu’un pour lui offrir ce genre d’attention. Remarquez, c’est votre droit. Les tueurs en série ont bien leur fan-club. Certaines femmes leur envoient même des demandes en mariage.

Graziedei écarta les bras.

– Alors pour les violeurs, pourquoi pas un « femme-club » ? Moi, personnellement, je suis fan de foot. Ma femme trouve ça débile, mais moi, c’est ma passion ; alors une femme qui offre de la lingerie à un violeur, pourquoi pas ? Qui suis-je pour juger ?

Steven connaissait son partenaire, il le sentait un peu moins sûr de lui, malgré les apparences. Ann n’avait pas craqué au moment où il s’y attendait. Il poursuivait donc sa stratégie de déstabilisation dans la surenchère, cherchant le point de rupture. Il pensait faire face à un mur, il était persuadé qu’en le martelant à coups de burin assez longtemps, il finirait par s’effondrer. Ce qu’il ne semblait pas réaliser, c’est qu’il le plantait dans un lac d’ombre.

– Sans indiscrétion, qu’est-ce qui a mal tourné ?

– Pardon ? fit Ann, sur un ton poli.

– Entre vous et Zlotnick ? Qu’est-ce qui a foiré ? Vous avez découvert qu’il y avait une rivale sur les rangs ? Alors vous lui avez offert votre petit cadeau d’adieu empoisonné ? Pour qu’il se souvienne de vous en enfer ? C’est ça ?

 

*

 

Steven entendit la porte du local s’ouvrir dans son dos. Il tourna légèrement la tête, juste assez pour apercevoir la silhouette râblée de Walsh. Le chef s’approcha du miroir sans tain. Les deux hommes n’échangèrent aucun regard, s’ignorant comme s’ils ne se voyaient pas.

– Comment il s’en tire ? dit enfin Walsh.

– Il est en train de la perdre.

Lèvres pincées, Walsh hocha la tête. Le silence retomba.

– Vous savez pourquoi vous me faites chier, Steven ? reprit Walsh, sans détacher son regard de la vitre.

– La liste est tellement longue que je ne sais pas par où commencer, chef, répliqua Steven.

Walsh ne releva pas.

– Parce que de toutes les personnes de ce service, c’est vous le meilleur.

– Meilleur qu’Ehlinger ? Vous me flattez.

– Épargnez-moi vos sarcasmes à la noix. Vous êtes meilleur inspecteur que je ne l’ai jamais été. Si nous avions commencé notre carrière ensemble, c’est vous qui seriez assis dans mon bureau, je n’ai pas peur de le dire. Je l’ai vu tout de suite quand vous êtes arrivé. Vous avez le truc en plus. Je ne parle pas de sixième sens, ce genre de truc à la con. Je parle d’un bon dosage d’intelligence, de connaissances et la niaque qui pousse à aller jusqu’au bout des choses. Et en plus, vous avez la passion du métier. C’est ce qui fait la différence entre un bon policier et le policier d’exception.

Il tapota la vitre sans tain.

– Graziedei est un bon policier. Entre nous, qu’il obtienne les aveux de cette femme maintenant ou pas n’est pas très important. Dans quelques heures, avec les résultats des labos, nous aurons les preuves matérielles qui l’enverront en prison pour le restant de sa vie.

Il détacha son regard de la vitre.

– Mais vous, Steven, je suis certain qu’à sa place vous les auriez déjà obtenus, ses aveux. Vous êtes d’un autre calibre. Vous êtes taillé pour les enquêtes où être bon ne suffit pas. Sur une affaire exceptionnelle, il faut un crack pour la résoudre. Un type comme vous.

Étonné par cette franchise soudaine, Steven se tourna vers Walsh.

– Et vous avez tout gâché, continua le chef. Bon sang, Steven, je n’ai rien compris ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

– Je suis peut-être tombé sur cette affaire dont vous parlez.

– Quoi ? Les enlèvements ? Charles Rylander ? Ne me dites pas que vous y croyez encore !?

– Vous, non, manifestement. J’imagine qu’Ehlinger et Grasso vous ont convaincu du contraire.

– Ils m’ont apporté un certain nombre de faits.

– Ehlinger et ses statistiques, dit Steven en riant jaune.

– Entre autres.

Quelques secondes passèrent.

– Vous jouez à la loterie, chef ?

Walsh hésita un instant.

– Mmh, pourquoi cette question ?

– Vous savez quelle combinaison on ne joue jamais ?

– Non ?

– 1, 2, 3, 4, 5. On ne croit pas qu’elle va sortir, elle ne semble pas assez… hasardeuse. Pourtant elle a la même probabilité de faire gagner le gros lot que n’importe quelle autre série de nombres.

– Pourquoi vous me dites ça ?

– Parce qu’Ehlinger est capable de vous expliquer que la combinaison 1, 2, 3, 4, 5 n’a aucune chance de sortir.

– Écoutez, Steven, je ne vois pas où vous voulez en venir. Je sais que vous n’avez pas digéré que je donne votre affaire à Ehlinger et Grasso, et je comprends que vous soyez amer, mais…

– Ça n’a rien à voir avec mes rapports avec Ehlinger et Grasso, coupa Steven. Je pense que vous avez fait une erreur en m’empêchant d’enquêter sur Rylander.

Walsh soupira. Il regarda Steven avec un air découragé.

– J’étais venu vous dire que la commission se réunit demain.

Et il se dirigea vers la sortie.

– Chef.

Walsh s’arrêta à la porte.

– Vous savez pourquoi vous me faites chier ?

Walsh attendit la réponse sans se retourner.

– Parce que vous êtes un bon chef.

Le dos de Walsh se tassa légèrement. Il quitta la pièce.