Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 16
OceanofPDF.com
16
Ann sortit de la Chrysler. Elle aperçut une silhouette à la place du conducteur de la Mazda défraîchie. Elle ferma la portière sans la claquer et s’approcha avec méfiance de l’autre voiture. Un nuage de fumée blanche s’exhalait du tuyau d’échappement. Le chauffage devait être à fond et il embuait toutes les vitres. Ann se pencha côté conducteur et cogna au carreau. Derrière la vitre, la silhouette sursauta, accompagnée d’un petit cri étouffé.
*
Quelques biscuits éventés, une tasse de thé, c’était la conception ultime de l’esprit de convivialité dont Ann était capable.
Maeko ne s’en formalisa pas, la jeune asiatique savait que son amie ne s’intéressait pas à la nourriture et que les règles élémentaires de l’hospitalité lui étaient inconnues.
Les deux femmes s’étaient installées dans le grand divan devant la verrière.
– Je ne suis pas venue te voir à l’hôpital, dit Maeko tristement.
– Pas de problèmes, Maeko.
Ann n’avait pas besoin d’explications ni d’excuses. Les mots étaient souvent inutiles entre elles. Elle savait que Maeko aurait été trop bouleversée.
Elles s’étaient rencontrées lors d’un séjour commun en établissement psychiatrique. Maeko avait fait plusieurs tentatives de suicide pour une raison trop simple pour être guérie : aucun goût de vivre. Pendant un temps, elles s’étaient accrochées l’une à l’autre pour s’entraider. Ann avait réussi à s’en sortir, à sa manière ; Maeko replongeait de temps en temps dans la dépression.
– J’aurais dû venir quand même. Au moins pendant que tu étais dans le coma.
– À quoi bon perdre ton temps ? Autant rendre visite à une plante verte.
– J’aurais dû faire l’effort.
– Pourquoi ? Pour m’arroser ?
– Pour te parler. Certaines personnes dans le coma s’en rendent compte, à ce qu’on dit.
– Pour une fois que j’avais la paix. Merci.
– Et ton accident, qu’est-ce qui s’est passé ?
Ann n’avait pas envie de s’attarder.
– J’ai perdu le contrôle de ma voiture et je me suis plantée dans celle qui venait en face.
– Dur, fit Maeko en grimaçant.
Elle jeta un coup d’œil circulaire.
– C’est grand, chez toi, dit-elle en trempant ses lèvres dans le thé brûlant. Plutôt minimaliste, la déco, mais au moins tu as de la place.
Ses yeux tombèrent sur le piano.
– Tu rejoues ? Tu as repris tes cours ?
– Non, fit Ann un peu sèchement. Je n’ai pas le temps en ce moment.
Maeko n’insista pas. Le signal était clair : changeons de sujet.
– Quand je pense qu’il aura fallu un accident pour que je vienne voir où tu vis. C’est pas trop… flippant d’habiter ici ? Je veux dire, une fille seule dans ce coin désert, tu n’as pas peur ?
– C’est habiter en ville qui me ferait peur. Ici au moins, on a le temps de voir les gens arriver…
– Oui, mais si tu te fais agresser, personne ne t’entendra crier à l’aide.
– Alors qu’en ville, tout le monde va se précipiter pour me secourir, c’est vrai.
Son ton était sarcastique. Maeko ne sut que répondre.
– En plus, des abattoirs, c’est pas un peu… glauque ?
Ann se leva d’un bond. Une idée venait de la traverser.
– Mets ton manteau, je vais te montrer quelque chose.
*
Au bas des escaliers métalliques, Ann fit tourner Maeko et l’entraîna à l’arrière du bâtiment.
– Euh, où tu m’emmènes, là ? dit Maeko, un peu inquiète.
– Tu vas voir, lui répondit Ann sur un ton énigmatique.
Elles longèrent les abattoirs sur une centaine de mètres dans la neige. Ann s’arrêta devant une porte de service fermée. D’un coup d’épaule, elle la poussa. Elle s’ouvrit en grinçant.
– Viens, dit-elle.
– Là-dedans ? dit Maeko avec appréhension.
Ann avait déjà disparu, elle hésita un instant puis suivit son amie. Elles marchèrent dans un long couloir sombre aux murs défraîchis et débouchèrent sur une salle aux dimensions spectaculaires.
– Waouh ! fit Maeko.
– La grande salle d’abattage des établissements Stammers, dit Ann avec emphase tout en s’avançant.
Des crochets rouillés pendaient au bout de chaînes accrochées à des rails qui couraient sur toute la longueur du bâtiment. Des tables immenses, de longs éviers, des cuves occupaient l’espace.
Impressionnée, Maeko suivit Ann comme un chien craignant que son maître ne l’abandonne.
– Quel endroit, chuchota la jeune femme, comme si elle redoutait de réveiller quelque terrible divinité d’un ancien culte de mort. Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de venir ici ? ajouta-t-elle dans un souffle.
Ann inspira, comme si elle flairait quelque chose flottant dans l’air. Maeko regarda son amie avec surprise, cette dernière ne paraissait pas impressionnée par l’endroit, au contraire elle semblait s’y sentir bien, presque en paix.
– Ça s’est passé une nuit. J’étais étendue dans mon lit. Je ne me souviens plus pourquoi, mais je n’arrivais pas à dormir. Soudain, j’ai entendu comme… des plaintes. C’était à la fois triste et envoûtant. Je me suis levée pour savoir d’où ça venait et ça m’a amenée ici.
Maeko regarda Ann d’un air effaré.
– Quoi ? dit-elle sans oser élever la voix. Tu es venue ici, toute seule, en pleine nuit ? T’es dingue !
Mais Ann ne réagit pas, elle semblait absente, perdue dans le spectacle du paysage morbide qu’offrait la salle.
– On aurait dit des chœurs, murmura Ann se remémorant l’instant pour elle-même plus que pour Maeko. C’était tellement beau. Un chant triste et beau. Comme si la souffrance de cet endroit s’évaporait lentement, lentement…
L’étrange musique lui revenait en tête. Elle s’éloigna de quelques pas de Maeko pour être seule et en retrouver l’écho.
S’infiltrant par un trou dans le bâtiment, un rayon de soleil frappa son visage et lui donna une expression extatique. L’instant parut se figer dans l’éternité. Fascinée, Maeko tira son téléphone portable de sa poche et prit à la dérobée une photo de son amie.
Ann sortit de sa rêverie et fut surprise de trouver Maeko à ses côtés. Cette dernière la regardait, bouche bée.
– C’était juste le vent, dit Ann en s’excusant presque. Il n’y avait rien de surnaturel.
Maeko approuva d’un signe de tête, comme s’il lui fallait cette précision pour la rassurer.
– Tu sais, Maeko, tu es la première personne que j’amène ici. Il n’y a qu’avec toi que je peux partager ce genre de choses.
Pour autant, Ann sentit que son amie n’était pas très à l’aise.
– Suis-moi, dit-elle sur un ton plus léger, je voulais te montrer quelque chose de surprenant.
– Ah bon, ça ne l’est pas assez, ici ? fit Maeko d’une petite voix.
Ann entraîna Maeko de l’autre côté de la salle dans un coin sombre. Elle s’arrêta devant une grosse bâche pleine de poussière qui dissimulait quelque chose de massif.
– Je l’ai découvert par hasard, précisa Ann.
Elle saisit un pan de la toile. Maeko déglutit, s’attendant à voir apparaître un bœuf momifié ou une horreur du même genre. D’un geste ample, Ann tira sur la bâche. Un sourire de soulagement s’élargit sur le visage son amie.
– Waouh ! s’écria-t-elle en élevant le ton pour la première fois.
C’était un ancien juke-box. La marque s’étalait en lettres rouges : Wurlitzer. Sur la vitre protégeant les disques vinyle et le mécanisme de lecture était inscrit le nom du modèle : « One More Time 1015 ». Une arche en forme de U inversé ceinturait la façade. Des tubes translucides la composaient, ils devaient sûrement projeter des lumières de toutes les couleurs quand l’instrument était en service. Quelques chromes clinquants rutilaient sous la faible lueur ambiante comme si le juke-box était neuf.
– Qu’est-ce que ce truc fait là ? demanda Maeko.
Ann ne répondit pas, elle se contentait d’examiner la fontaine à musique. Si un soupçon de surnaturel flottait dans les abattoirs désaffectés, il se trouvait là : comment le juke-box avait-il traversé le temps, intact, sans que personne le dégrade ou l’emporte ? On aurait pu croire qu’une malédiction le protégeait, comme les sarcophages des pharaons égyptiens.
Maeko s’approcha et jeta un coup d’œil sur les titres démodés.
– « Rock around the clock », Bill Haley and his Comets. Je ne connais pas, mais ça sonne plutôt bien. Essayons ça. Elle fouilla dans sa poche et sortit une pièce de vingt-cinq cents. Elle avança la main vers la fente.
– Non ! s’écria Ann.
Maeko suspendit son geste et se tourna vers Ann. Avec surprise, elle constata que son amie était troublée.
– Non, répéta Ann dans un souffle. Tout doit rester comme ça.
Un peu mal à son aise, Maeko rempocha sa pièce.
– Il ne faut pas réveiller les esprits des lieux, dit-elle sur un faux ton de plaisanterie. C’est quelque chose comme ça ?
Sans répondre, Ann ramassa la bâche.
– Excuse-moi, Ann, c’était une sorte de blague. De toute façon, le juke-box ne doit plus fonctionner, dit-elle, tandis que Ann recouvrait l’instrument avec précaution.
*
Ann raccompagna son amie à sa voiture.
– Je suis heureuse que tu t’en sois sortie, dit Maeko en la prenant dans ses bras. J’espère que tu vas recommencer à vivre.
– J’ai autre chose à faire.
– Quoi, autre chose que vivre ?
– Je dois retrouver mon père.
Maeko nota la gravité avec laquelle Ann avait prononcé ces mots.
– Ton père ? Tu m’as dit que tu ne voulais plus jamais le revoir, après ce qu’il a fait. Qu’est-ce qui a changé ?
Pendant un moment, Ann fut tentée de tout lui raconter et de lui révéler l’apparition de son pouvoir surnaturel. Maeko était la seule personne à qui elle pouvait se confier. Mais quelque chose la retint. Au plus profond d’elle-même, elle sentit qu’il valait mieux garder son secret pour elle.
– Ce qui a changé ? dit-elle en s’enflammant. Tu veux savoir ce qui a changé ?
Elle fit un pas vers Maeko qui recula.
– Ce qui a changé, c’est qu’il ne pourra pas me mentir.
Elle fixa Maeko. Une étrange lueur brillait dans ses yeux.
– Personne ne le peut !