Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 70
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70
Une sonnerie retentit et la serrure claqua avec un bruit sec comme une arme qu’on recharge. La grille s’ouvrit.
– Des saloperies, j’en ai vu dans ma carrière, mais ça… !
Don Buckley gratta l’arrière de son crâne et s’écarta pour laisser passer les inspecteurs Whitmore et Graziedei. Il leur emboîta le pas. Derrière eux, la barrière se referma dans un tonnerre métallique qui emplit le couloir.
Steven jeta un coup d’œil en biais à Buckley. Le directeur de la prison de Lucasville avait l’air solide, on voyait qu’il savait encaisser. Règlements de comptes, vengeances, exécutions, viols, tabassages étaient son quotidien. La violence était l’âme damnée du pénitencier. Qu'est-ce qui avait ébranlé le directeur à ce point-là ?
Buckley les emmena dans la salle de surveillance vidéo. Découpée en une multitude d’angles de vue, la prison s’affichait sur des dizaines d’écrans comme sur les morceaux d’un miroir brisé. Couloirs, cellules, cours, rien n’échappait à l’œil froid des caméras.
Le directeur s’approcha d’un des gardiens qui cadrait un groupe suspect dans la cour à l’aide d’un joystick.
– Ray, vous voulez bien nous montrer l’enregistrement, s’il vous plaît.
– Tout de suite, monsieur le Directeur.
Buckley se cala dans le sol, croisa les bras et se tassa, comme s’il se préparait à recevoir une rafale de vent. Steven et Graziedei échangèrent un regard, puis reportèrent leur attention sur l’écran. La séquence se déroulait dans le réfectoire. On voyait la file des prisonniers qui progressaient lentement devant le comptoir de la cuisine. Ceux qui étaient servis regagnaient leurs territoires : blacks avec blacks, latinos avec latinos, blancs avec blancs. Contre les murs, les gardiens.
Buckley se pencha et tapota l’écran avec son index sur un détenu qui piétinait dans la file en tenant son plateau.
– Zlotnick, dit-il, comme si ce nom était une explication à lui tout seul.
Steven concentra son attention sur la grosse silhouette de Zlotnick : le prisonnier avance une main molle au-dessus du comptoir pour prendre une assiette tendue par un détenu cuisinier.
– Ça commence, dit Buckley.
Soudain, sans raison apparente, Zlotnick balance son plateau sur la tête du type qui le précède, puis il fait volte-face vers le prisonnier plein de tatouages derrière lui et commence à lui déchiqueter le visage à coups de fourchette. L’homme hurle en se tenant l’œil qui pisse le sang.
Ensuite, l’enfer se déchaîne. Des exclamations et des cris explosent. Des coups de plateau martèlent les tables pour saluer ce qui semble être un début de bagarre. Les sirènes d’alarme se mettent à mugir. Zlotnick gueule des mots incompréhensibles mélangés à des rugissements de rage. Au fond du réfectoire, des insultes fusent, des détenus commencent à se taper dessus. Les gardiens se précipitent, deux d’entre eux foncent sur Zlotnick, matraques brandies. D’un geste surprenant par sa vivacité, le violeur agrippe l’un des surveillants par la mâchoire et le tire vers lui. L’homme glisse et se fracasse la tête sur le carrelage. Son arcade sourcilière éclate. Une clameur enthousiaste salue le spectacle. Des verres et autres ustensiles s’abattent sur le gardien blessé. Son collègue hésite à intervenir, Zlotnick, bavant et rugissant, a l’air d’une bête enragée.
C’est alors qu’il fait un mouvement surprenant. Malgré son embonpoint, il réussit à se hisser sur le comptoir d’un coup de reins. Il roule côté cuisine, écrasant sur son passage les plats de purée et de légumes, fracassant les assiettes garnies de morceaux de poulet noyés de sauce.
Les cuisiniers s’écartent. Un des gardiens se rue par-derrière et réussit à le ceinturer. D’un coup de hanche, Zlotnick l’envoie valdinguer dans les armoires en inox luisant comme des miroirs. Il s’empare d’une longue broche à rôtir. Au moment où le gardien se redresse, Zlotnick pousse un cri de rage et lui enfonce l’ustensile dans la gorge ; il la vrille avec frénésie, arrachant la chair, tisonnant les vertèbres cervicales. Un geyser de sang jaillit des artères et des veines broyées, aspergeant le visage de Zlotnick.
Une dizaine de surveillants armés de fusils investissent en catastrophe le réfectoire.
Côté salle à manger, c’est l’émeute. Profitant de la confusion et du vacarme, des lames brillent furtivement pour régler des comptes.
Côté cuisine, prisonniers et gardiens sont figés devant Zlotnick, hypnotisés par la créature qu’il est devenu. Pique en main, visage en sang, yeux exorbités, beuglant des formules incompréhensibles, Zlotnick ressemble à un démon échappé de l’Enfer. Un géant plein de tatouages fait un signe de croix.
Zlotnick est saisi de tremblements qui font onduler sa masse flasque. Il se met à tituber. Tout à coup, il s’arrête devant le bac où bouillonne l’huile à frites. Puis il lève sa face molle, comme s’il prenait à témoin quelque divinité infernale cachée dans le plafond et il plonge la tête dans l’huile en fusion.
Un horrible grésillement se fait entendre. Ses cheveux s’enflamment. Une bouffée de fumée s’échappe de la tête de Zlotnick qui reste prostré sur le bac.
Les gardiens se précipitent. C’est alors que Zlotnick se redresse, dégoulinant d’huile. Encore animé par une force surnaturelle, il se tourne vers les gardes. Son visage n’existe plus, il n’est qu’un amas de chairs fondues et sanguinolentes. Zlotnick fait quelques pas vers les gardiens tétanisés qui regardent la figure d’horreur avancer vers eux.
L’un d’eux lève son fusil et tire sur la créature infernale. La chose trébuche. Le gardien tire une seconde fois.
Zlotnick s’écroule en fumant sur le carrelage.
Fascinés, le regard vissé sur l’écran, les quatre hommes assistent aux derniers soubresauts qui agitent le corps du détenu.
– C’est bon, Ray, arrêtez ça, s’il vous plaît, dit Don Buckley, on en a assez vu.
Steven avait dû serrer les dents pour ne pas détourner son regard. Pour une fois, Graziedei était à court de commentaires humoristiques.
Buckley se tourna vers les inspecteurs.
– Ça fait quatre fois que je me tape cette séquence, je commence à saturer. Allons dans mon bureau, j’ai l’impression que ça sent le barbecue, ici.
Ils retraversèrent les grilles et les sas. Steven se sentait comme un plongeur qui remonte à la surface en passant les paliers de décompression les uns après les autres.
De retour dans le bureau de Buckley, Graziedei retrouva la parole.
– Qu’est-ce qui lui a pris à votre détenu de faire ça ?
Buckley tiqua sur le « votre détenu ».
– Aucune idée, des types qui pètent un câble, on n’en a de temps en temps. Mais, ça… je veux dire, comme ça, je ne l’avais encore jamais vu.
– Il avait peut-être un compte à régler avec le détenu qu’il a agressé à coups de fourchette ?
– Avec Williams ? Pas à ma connaissance. Et c’est peu probable. Zlotnick allait être libéré dans quelques jours. Pourquoi tout gâcher au dernier moment ? En plus, il se serait fait massacrer par les copains de Williams. Il ne serait jamais sorti vivant d’ici. Et puis vous avez vu la vidéo, ça n’explique pas le reste.
– Ça dépend. Il avait peut-être pris quelque chose pour se donner la pêche. Il a pu avoir forcé un peu trop sur le dosage. Il se droguait ?
Buckley haussa les épaules. Steven perçut son irritation. Les questions de Graziedei étaient lourdes, voire inutiles, si le directeur connaissait l’explication du comportement de Zlotnick, il n’aurait pas tardé à la livrer. Steven s’y serait pris autrement, mais il sentait que Graziedei voulait mener les choses. C’était de nouveau son enquête.
– Peut-être un peu, dit Buckley de mauvaise grâce. Graziedei le poussait à avouer que de la drogue circulait dans la prison. Cela avait beau être archiconnu, le reconnaître officiellement était toujours dérangeant. Mais je ne vois pas ce qu’il aurait pris pour se mettre dans un état pareil.
– L’autopsie nous le dira, dit Graziedei avec assurance.
Buckley lui fit un petit sourire poli.
– Tant mieux.
– Et donc, le règlement de compte ?
Le directeur se cala dans son fauteuil.
– Ce n’est pas vraiment comme ça que les choses se déroulent en prison, inspecteur Graziedei. Un groupe déclenche artificiellement une bagarre dans la cour et quelqu’un profite de la confusion pour sortir une lame et tuer. Ou ça se passe dans les douches, un type se retrouve isolé et on lui règle son compte discrètement. Le principe de base est quand même d’éviter de se faire repérer. Attaquer un détenu au réfectoire sous l’œil des gardiens et des caméras, c’est stupide. Et Zlotnick ne l’était pas.
Graziedei s’agita sur son fauteuil. Il suivait toujours son idée. Une question lui brûlait la bouche.
– Quelqu’un aurait pu le forcer à prendre quelque chose ? Pour lui gâcher sa sortie ?
Buckley émit un petit rire.
– On peut tout imaginer. Ce dont je suis sûr, c’est que personne n’aurait gaspillé une dose pour lui.
– On a plus qu’à attendre le résultat de l’autopsie, dit Graziedei en souriant.
Il n’échangea même pas un regard avec Steven pour voir si son collègue voulait poser des questions. Steven trouvait que Tony n’était pas très bon et qu’il bâclait l’entretien en jouant tout sur l’autopsie, mais il se sentait simple spectateur et n’avait pas envie de réagir. Le directeur les considéra pendant un moment.
– À cause de Zlotnick et son numéro de film d’horreur, j’ai la visite d’un tas de gens des services de l’état, et la presse ne va pas tarder à sentir l’odeur de charogne. Mais vous, pourquoi vous intéressez-vous particulièrement à la mort de ce détenu ? Qu’est-ce qui vous attire jusqu’ici ?
Graziedei se réactiva.
– On a une série de pétages de plombs qui ressemblent beaucoup à celui de votre type. Jusqu’à présent, on a un seul nom en première ligne, une certaine Ann Milande. Mais ça ne nous a pas menés bien loin. On espère que ce qui s’est passé ici va nous permettre d’avancer.
Don Buckley se figea. Il avait l’air à la fois décontenancé et contrarié. Steven et Graziedei échangèrent un regard.
– Un problème, Monsieur le Directeur ? dit Graziedei.
– Une seconde.
Buckley se leva et quitta le bureau. Le silence s’installa dans la pièce. Steven nota le changement dans la relation avec Tony. Dans le passé, ils auraient profité de cet instant pour échanger leurs points de vue. Mais une distance s’était créée entre eux. Chacun resta plongé dans ses pensées. Heureusement, l’attente ne dura pas plus d’une minute. Le directeur revint, une feuille dans la main. Il se rassit à son bureau.
– Le dix et le dix-sept de ce mois, une certaine Ann Milande a rendu visite à Zlotnick.
– Ann… Milande est venue ici ? s’écria Steven.
Il n’avait pas pu cacher sa surprise. Un sourire épanoui illuminait le visage de Graziedei. Le directeur, quant à lui, affichait une mine embarrassée qui intrigua Steven.
– On a raté quelque chose, Monsieur le Directeur ?
Buckley soupira et se leva.
– Il faut que je vous montre quelque chose, venez avec moi.
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