Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 44 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 43

 

Le post-it de Graziedei en main, Steven s’éloigna de son collègue. Il ne tenait pas à ce qu’il l’entende téléphoner à Ann Milande, comme si la conversation devait rester privée. C’était troublant.

Arrivé dans le couloir, près des ascenseurs, il composa le numéro, en catimini. Ann n’avait pas envie de s’éterniser et l’échange fut vite expédié. D’une voix rauque, précipitée, elle lui demanda s’il voulait bien passer la voir. À peine accepta-t-il qu’elle lui raccrochât au nez. Il n’avait même pas eu la présence d’esprit de lui poser la question de savoir pourquoi elle tenait à sa venue. Pas très professionnel, tout ça !

Du coup, il s’était condamné à s’interroger pendant tout le trajet jusqu’aux abattoirs Stammers : que lui voulait-elle ?

Lorsque la porte de l’appartement s’ouvrit, les grands yeux verts l’accueillirent. Elle semblait gênée et méfiante.

– Entrez, dit-elle, sans s’attarder dans des formules de politesse. Et elle tourna les talons.

Dès ses premiers pas, Steven repensa à la façon dont il s’était comporté à sa première visite, envahissante, agressive. Cette fois, il se sentait mal à l’aise. Il regrettait presque son attitude.

Pourtant, tu n’as fait que ton travail ! Mettre la pression sur un suspect, c’est l’un des outils de base du flic. Et rien n’a changé, Ann Milande reste l’élément clef dans la mort inexpliquée de trois personnes.

Alors, pourquoi sentait-il cette pointe de remords le titiller ?

Ann l’invita gauchement à s’asseoir dans un fauteuil. Elle risqua à peine le bout d’une fesse sur le bord de son divan, comme s’il était en fusion. Et elle s’absorba dans la contemplation du plancher.

Steven attendit. Elle n’arrivait pas à parler. Lui demander de venir avait dû représenter un effort considérable. Le voir en face était peut-être désagréable. Non, pas peut-être, forcément désagréable. Elle avait en toile de fond le souvenir de l’inspecteur bulldozer qui avait déboulé chez elle. Elle devait avoir quelque chose d’important à lui dire pour surmonter le dégoût qu’il lui inspirait.

Il ne voulait pas la brusquer, pour lui laisser le temps de s’accoutumer à sa présence.

Pourtant, quelque chose coinçait. Elle fixait le plancher avec obstination. Commençait-elle à regretter de l’avoir appelé ? Il pressentit que Ann Milande allait brusquement se lever et lui dire : « Vous demander de venir était une mauvaise idée, nous allons en rester là ». Il décida de prendre les devants :

– Vous vouliez me voir, Mademoiselle Milande ?

Elle sursauta, comme si elle ne s’attendait pas à ce qu’il soit doté de la parole. Elle leva ses yeux verts vers lui. Il se sentit traversé de part en part.

– J’aimerais vous demander un… service, finit-elle par lâcher.

Elle le dévisagea, sur ses gardes, évaluant l’impact de sa requête, prête à se fermer.

– Un service ? répondit-il, cachant mal sa surprise. Je vous écoute…

– Je suis à la recherche de mon père. J’ai pensé que vous pourriez m’aider à le retrouver.

Steven ne s’attendait pas à ça.

– Pourquoi ? Il a disparu ?

– Oui…, enfin, pas vraiment…

Elle laissa planer sa réponse et l’observa en silence. Elle avançait, pas à pas, évaluant chacune de ses réactions.

– Pourriez-vous être plus précise, s’il vous plaît ?

– J’ai décidé récemment de reprendre contact avec lui, mais il est sorti de la prison de Lucasville depuis deux ans déjà, et je n’arrive pas à le retrouver. J’ai pensé que vous, un policier, vous sauriez mieux que moi comment faire.

Une vague lueur d’espoir brillait dans ses yeux.

– Vous êtes-vous renseignée à la prison ? Ils ont…

– Bien sûr.

Il perçut une pointe d’agacement dans sa voix, comme s’il la prenait pour une idiote. Elle débita la suite d’un trait :

– La prison, la famille, les connaissances, les relations, Internet. Enfin, j’ai fait ce qui était à ma portée, mais ça n’a rien donné.

– Avez-vous des raisons de penser que la vie de votre père est menacée ?

– Non, pourquoi ? fit-elle, étonnée.

– Parce que la police entreprend de rechercher une personne seulement quand un vrai cas de disparition lui est signalé.

– Ce n’est pas ce que je suis en train de faire ?

– Pardon, je n’ai pas été clair. Si vous n’avez pas d’éléments qui vous font penser que votre père a disparu contre son gré, le fait que vous ne puissiez pas le trouver n’est pas suffisant.

Il hésita un moment :

– Si je peux me permettre, il est adulte, majeur. Je sais le drame qui a touché votre famille et le… rôle que votre père y a joué. Il a peut-être décidé de ne pas communiquer ses coordonnées à son entourage. C’est fort probable. Si c’est le cas, ça ne justifie pas l’intervention des services de police. Je suis désolé.

Une voile de déception couvrit le visage de Ann.

– Et vous, inspecteur, avec une nuance d’espoir. À titre personnel, est-ce que vous pourriez m’aider ?

Steven fut décontenancé. « À titre personnel », que voulait-elle dire ?

– Écoutez, Mademoiselle Milande. Je ne fais pas ce genre d’enquête en dehors de mon temps de service. (En disant cela, il repensa à sa visite chez l’ex-femme de Rylander « à titre privé ») le mieux que vous pouvez faire serait de faire appel aux services d’un détective privé.

S’il lui avait donné un coup de marteau sur la tête, l’effet aurait été le même. Qu’il lui propose cette solution était normal, mais ça revenait à lui dire : « Moi, je ne peux rien pour vous ». Elle avait l’air déçue. Il se mordit les doigts d’avoir fait une suggestion pareille. Il sentit le besoin de se justifier de ne pas l’aider « personnellement ».

– Pourquoi voulez-vous le revoir ?

Elle releva la tête.

– C’est important ?

Il se rendit compte qu’il avançait dans un marécage où il allait s’enfoncer sans espoir de retour.

– Oui. Trois personnes que vous connaissiez se sont suicidées dans des circonstances suspectes. Je dois envisager que la vie de votre père puisse être mise en danger à votre contact.

– Vous pensez que c’est moi qui ai provoqué leur mort ? rétorqua-t-elle sur un ton mordant. À distance ? Avec une télécommande ?

– Je ne vous accuse pas, Mademoiselle Milande, mais…

– Parce que si le simple fait de me côtoyer pousse les gens au suicide, tout le monde est en danger… vous aussi ! Si c’est ce que vous pensez, arrêtez-moi tout de suite et larguez-moi sur une île déserte.

Elle se leva d’un coup, puis elle s’approcha vers la verrière. Elle regarda dehors, lui offrant son dos.

– Merci d’être passé, dit-elle d’une voix raide.

Steven mit quelques secondes pour réaliser qu’elle lui demandait de partir. Il se leva et se dirigea vers la porte.

Il l’avait déçue, elle était contrariée et c’était naturel. Mais ce qui troubla Steven, c’est qu’il constata que cela le perturbait bien plus qu’il n’aurait voulu se l’avouer.