Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 96 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 95

 

Le lendemain, Steven se leva tôt et, petit déjeuner expédié, il se mit en route sans tarder. De sa voiture, il appela Graziedei. Pour être poli et suivre les règles, il tenait à le prévenir qu’il serait parti toute la journée pour un rendez-vous à Chicago. Cela concernait l’affaire Milande, précisa-t-il. Il avait l’impression de demander une autorisation de sortie. Graziedei lâcha un : « OK, c’est bon » sur un ton absent. Steven sentit qu’il était démoralisé. S’il lui avait annoncé qu’il avait une audience avec le pape pour parler de l’enquête, sa réaction aurait été aussi neutre.

Steven raccrocha et éteignit son portable. Il voulait rester injoignable pour la journée, surtout par Ann. Il serait obligé de lui mentir sur ce qu’il comptait faire et cela le mettait mal à l’aise.

Vers midi, il était à Chicago. Il longea le lac Michigan sur la North Lake Shore Drive. Il la quitta pour plonger dans le quartier de Gold Coast. Il gara sa voiture devant la splendide maison victorienne du professeur Ralph Hirshenson. « Héritage familial » avait précisé ce dernier à Steven. Ils s’étaient rencontrés à l’occasion d’une affaire au cours de laquelle Steven avait évité la prison à son fils entraîné dans un trafic de drogue, malgré lui. Hirshenson avait apprécié le tact et l’efficacité de Steven pendant l’enquête. Les deux hommes s’estimaient et avaient gardé le contact.

Hirshenson le fit entrer dans l’antique bibliothèque qui lui servait de bureau. La pièce était ceinturée d’étagères qui croulaient sous les vieux livres. Ils donnaient l’impression d’être les soldats usés et fatigués d’une guerre au cours de laquelle l’écriture sur papier avait été vaincue. Amers et résignés, ils tournaient le dos au Macintosh triomphant qui trônait sur le bureau en chêne.

Le professeur semblait, lui aussi, un intrus dans la pièce. Proche de la cinquantaine, il arborait une longue crinière noire striée de cheveux blancs. Il portait des jeans troués et un t-shirt élimé d’un groupe de rock industriel au nom illisible en lettres gothiques.

Il invita Steven à s’asseoir dans un gros fauteuil moelleux en cuir. En s’y enfonçant, ce dernier eut l’impression d’être un sous-marin quittant la surface.

– En plus d’un bon dentiste et d’un avocat, dit-il, on devrait toujours avoir un professeur en neurosciences dans ses relations.

Hirshenson se mit à rire. Il était une sommité dans ce domaine à l’Université de Chicago.

– J’espère que vous n’interprétez pas le fait que je vous reçoive chez moi, et non à l’université, comme une volonté de cacher votre visite à mes confrères, dit Hirshenson sur le ton de la plaisanterie.

– J’avoue que je préfère, Ralph, répondit Steven sur le même mode. Après ce que je vous ai dit au téléphone, j’aurais peur que vous et vos collègues m’enfermiez dans votre labo pour me disséquer le cerveau.

Hirshenson rit de bon cœur.

– Attendez, ce n’est pas gagné. En fait, très peu de gens viennent dans cette pièce. Seulement ceux que j’apprécie. Les amis.

– Ce que vous me dites me va droit au cœur, dit Steven, ému.

– Bon, avant de sombrer dans la sensiblerie…

Il ouvrit une petite armoire, en sortit deux verres et une bouteille au contenu ambré.

– J’ai un bon vieux whisky hors d’âge qui trépigne d’impatience de prendre l’air.

Il remplit les verres, en tendit un à son interlocuteur et sombra à son tour dans un fauteuil.

– Au plaisir de vous revoir, Steven, dit Hirshenson en brandissant son verre.

– Je trinque à la chance de ne pas finir dans votre labo, répondit Steven en levant le sien.

– Pas si vite ! Pas si vite ! On verra une fois que vous m’aurez tout raconté.

Les deux hommes burent une gorgée.

– Vous avez toute mon attention, Steven. Je vous écoute.

Le professeur posa son verre et joignit ses mains sur son menton. Toute trace de légèreté disparut de son visage, remplacée par une concentration absolue. L’esprit du chercheur était à l’affût.

Steven hésita à se lancer. Il avait l’impression de trahir Ann. Quand elle avait révélé l’existence de son fameux pouvoir, il avait affirmé qu’il la croyait sur parole et c’était vrai. Et pourtant il était là, chez son ami, pour lui exposer ses doutes.

– Pensez-vous que quelqu’un puisse détecter les souvenirs d’une autre personne simplement en se trouvant en sa présence ?

Hirshenson soupira.

– Vous savez, Steven, au téléphone quand vous m’avez dit que vous vouliez me voir pour aborder ce sujet, j’aurais pu vous éviter de venir perdre votre temps. Je ne crois pas un seul instant que cela soit possible, mais…

– … je suis là, termina Steven.

– Oui, parce que vous dites avoir rencontré quelqu’un qui serait doté d’une telle capacité et j’ai senti que vous prenez cela très, très au sérieux.

Hirshenson se pencha vers Steven et le fixa avec intensité.

– Honnêtement, Steven, je pense que vous êtes victime d’une manipulation. Et je veux vous apporter mon aide sans réserve pour vous ouvrir les yeux et…

– Ralph, je ne crois pas que…

– Laissez-moi finir, s’il vous plaît, mon ami. La supercherie peut être très sophistiquée. Et ce n’est pas nouveau, régulièrement des charlatans apparaissent en revendiquant des pouvoirs soi-disant paranormaux. Et des trésors d’ingéniosité sont parfois nécessaires pour démontrer leur imposture. (Il sourit.) J’ai une solution très simple à vous proposer, amenez-moi cette personne, quelques tests auront vite fait de la confondre.

– Je ne peux pas. C’est impossible, dit Steven en se raidissant. L’image de Ann avec une forêt d’électrodes plantées sur la tête le révulsait.

– Ah bon ? Elle ne voudrait pas se prêter à quelques expériences ? C’est déjà une indication, vous ne trouvez pas ?

– Non, je… c’est moi. Je ne lui demanderai jamais, dit Steven avec détermination, mais pourriez-vous envisager qu’elle soit sincère ? Je vous assure que je ne me base pas sur de simples affirmations, il y a des faits qui défient le bon sens. Admettre l’existence de ce pouvoir devient presque la plus rationnelle des explications. Croyez-moi, Ralph.

Hirshenson perçut le trouble de son ami et cacha sa déception.

– Je comprends. Dans ce cas, vous m’obligez à m’éloigner de la rigueur scientifique et m’aventurer dans les domaines hasardeux de la pure spéculation.

Il s’éclaircit la voix.

– En quelque sorte, ce dont vous me parlez est une sorte de transmission de pensée. Les parapsychologues affirment qu’elle existe depuis la nuit des temps. Selon eux, c’est une fonction oubliée du cerveau. Elle aurait été un mode de communication privilégié dont nous aurions perdu l’usage. Si cette fonction est là, cachée sous notre crâne, nous n’en avons toujours pas trouvé la trace. Et puis, vous avez les transhumanistes. Pour eux, grâce au progrès de la technique, un cerveau sera capable de communiquer directement avec un ordinateur par l’intermédiaire des ondes cérébrales, puis de cerveau à cerveau.

À l’heure actuelle, des expériences très prometteuses d’interaction entre l’homme et l’ordinateur vont dans ce sens, mais on est loin, très loin de ce que vous rapportez. À ma connaissance, aucun équipement d’un cerveau ne permet de lire la moindre information stockée dans un autre. Alors, des données aussi complexes que des souvenirs, n’en parlons pas ! Ensuite, si on écarte la mécanique, nous devons envisager les modifications physico-chimiques, biologiques et génétiques et…

– Ralph, coupa Steven, si je peux me permettre. Ann n’est pas un sujet de laboratoire à qui on a fait subir tout un tas d’expériences pour lui transformer le cerveau. Ce pouvoir lui est tombé dessus comme par miracle.

– Hum ! Un pouvoir tombé du ciel ! J’espère que vous êtes conscient que vous me mettez à rude épreuve, Steven, dit Hirshenson en hochant la tête. Restons-en à l’hypothèse de départ : d’après ce que vous m’avez dit, son « pouvoir » serait apparu peu de temps après sa sortie d’un coma dû à un accident de la route. Son cerveau aurait-il subi une mutation radicale ? On a vu des gens qui ne connaissaient rien ni à la musique ni à la peinture se découvrir un don étonnant pour ces matières, juste après des traumatismes crâniens. Alors, l’encéphale de Ann Milande est-il devenu un super récepteur d’ondes cérébrales ?

Écoutez, Steven. Le cerveau a une activité électrique, certes, mais ce n’est pas un poste émetteur. Il n’envoie pas des pensées et des images mentales tous azimuts. Il n’est pas non plus doté de mystérieuses antennes dédiées à leur réception et qui, chez Ann Milande, auraient vu leurs capacités augmenter après son accident.

– Mais elle a réussi à découvrir des vérités que ses interlocuteurs ne lui avaient pas confiées.

Hirshenson éclata de rire.

– Vous ne lâchez jamais, Steven ! Je comprends que vous soyez bon dans votre job.

Il reversa une petite lichée de whisky dans son verre et celui de son hôte.

– Tenez, buvons à votre opiniâtreté.

– Pour ne pas dire : à mon obstination ! J’espère que je ne suis pas en train de me préparer un aller simple pour votre laboratoire !

– Ça vient, ça vient ! (Il reprit son sérieux.) Bon, je vais vous exposer une hypothèse qui pourrait être une explication : admettons que Ann Milande soit sincère et qu’elle croit fermement qu’une sorte de pouvoir lui est tombé dessus. En fait, on peut envisager que, depuis son accident, elle est victime d’une crise imaginative particulière : lorsque quelqu’un lui confie un secret important, Ann « oublie » que c’est son interlocuteur qui vient de le lui révéler. Plus tard, quand elle se retrouve en présence de l’autre personne, le souvenir lui revient et elle s’imagine qu’elle en a pris connaissance grâce à un mystérieux pouvoir.

– Donc, selon vous, Ann se joue une comédie.

– Je dirais que c’est son cerveau le coupable. Steven, je vous demande juste de faire preuve de réalisme. Avant de faire appel à un pouvoir surnaturel, ne pouvez-vous pas envisager que votre amie puisse être victime d’une sorte d’aveuglement généré par son cerveau ? Et n’oublions pas l’hypothèse d’une manipulation sophistiquée pour vous piéger.

– Et les suicides ? Elle est persuadée que c’est elle qui les provoque.

– Vous voulez m’achever, agent Mulder ! dit Hirshenson en riant. En somme, vous voulez que j’admette la réalité de ce fameux pouvoir et que j’aille encore plus loin. C’est comme si vous me demandiez d’accepter l’idée que votre amie vient de la planète Vega et qu’en plus, vous aimeriez savoir si elle peut voyager dans le temps !

– Excusez-moi, Ralph, je me rends compte que je pousse les choses un peu loin.

– Ce n’est pas grave, au point où nous en sommes, terminons la boucle. Et puis, grâce à Dieu, personne ne nous écoute ! Surtout pas mes collègues ! Admettons que le pouvoir de votre amie est une sorte de scalpel virtuel qui s’ouvre un chemin dans l’esprit de son interlocuteur. Supposons que cet examen ne soit pas anodin. Tout se passe à un niveau inconscient pour les deux protagonistes, mais l’opération fait des dégâts, elle a endommagé le cerveau. Ce n’est que quelques jours plus tard que l’effet se manifeste. C’est comme une brèche qui s’agrandit peu à peu jusqu’à ce que tout cède. Peut-être que la victime prend conscience de l’effraction qu’a subie son esprit. Être vu par ce regard extérieur est une expérience horrible. Le choc de cette révélation est effroyable. Tout l’être est ébranlé. Alors, le salut est dans la folie et la conclusion, le suicide.

Steven hocha la tête, assimilant les propos du professeur.

– Pensez-vous que ce que vous décrivez puisse être la réalité ?

Hirshenson prit avec un air désolé.

– Un pouvoir qui lit les souvenirs et déclenche des suicides ? Honnêtement non. Mais, quelque chose m’agace dans votre histoire.

– Quoi ?

– C’est que vous, Steven, vous y croyez. Malgré toutes mes réserves, vous restez convaincu que l’explication la plus rationnelle est la plus invraisemblable.

Steven sourit.

– Il existe donc une petite chance que ce pouvoir existe.

– Pas si vite, inspecteur ! Disons qu’une série de faits intrigants méritent qu’on s’y intéresse en gardant un esprit ouvert. Il faudrait mettre l’hypothèse, je dis bien, l’hypothèse de ce pouvoir à l’épreuve de l’expérimentation scientifique.

Il reposa son verre et se frotta le menton.

– Mais je crains que ce soit impossible à réaliser.

– Parce que Ann n’accepterait pas de s’y prêter ?

– Pas uniquement, Steven. Imaginez que nous voulions prouver l’existence d’un pouvoir qui mène les gens au suicide, j’ai bien peur qu’un élément soit particulièrement difficile à trouver pour réaliser une expérience.

– Quoi ?

– Un cobaye !