Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 134 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 133

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133

 

Morte.

Charles la contemple. L’énormité de ce qu’il vient de faire inonde sa conscience.

Tu l’as tuée.

À son grand étonnement, il ne ressent aucune culpabilité. Elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Stupéfait, il s’aperçoit que son membre est à nouveau dressé. Soudain la panique l’envahit. Il doit partir, vite, avant qu’on découvre qu’il est venu dans le chalet. Il rassemble ses vêtements, se rhabille en vitesse, fonce vers la sortie. Il se fige à la porte.

Ils se sont embrassés. Son ADN doit pulluler dans sa bouche.

Ils sauront que c’est moi. Son cœur s’affole, des bouffées de peur le font transpirer.

Une pensée le traverse. Tu ne peux pas paniquer. Pas toi. Calme-toi, maîtrise-toi. Il réalise une série d’inspirations et d’expirations pour oxygéner son cerveau. Il retourne au milieu de la pièce, prend une chaise, la tourne vers le cadavre et s’assied. Il joint les mains sur ses lèvres, comme une prière, et observe la morte comme source d’inspiration.

Tu es intelligent, tu es un génie. Le meilleur en mathématiques.

Le problème est le suivant : quelles que soient les inconnues de l’équation, le résultat doit être « Charles égale non coupable ». Il doit penser vite, avant que le retard d’Amanda à son service devienne suspect. Et si quelqu’un remonte l’allée et voit la bicyclette ? Ça compliquerait les choses. Il se concentre, jongle avec les éléments du problème. Cela doit être le plus simple possible. Il visualise la scène :

« Elle pose son vélo contre un arbre, elle vient à la cabane pour donner à manger aux oiseaux. Elle leur prépare la nourriture, ouvre la fenêtre pour la mettre dans le nichoir, elle se penche trop, perd l’équilibre et tombe dans la rivière. Le courant est fort et tumultueux. Il l’entraîne. »

Son corps va se fracasser contre les rochers, elle sera méconnaissable quand on la découvrira, plusieurs kilomètres en aval. Les marques d’étranglement passeront pour l’œuvre du torrent. Si l’on conclut à l’accident, il n’y aura pas de recherche ADN.

Il suffit de la pousser dans la rivière.

Il rhabille la fille, puis il va ouvrir la fenêtre. Quelque chose l’arrête. Une fulgurance traverse son cerveau : sur le chemin qui mène de l’allée au chalet, ses empreintes de bottes dans la neige signent son passage.

On saura que quelqu’un était là. Moi !

Il doit revoir la mise en scène. Rien ne doit conduire les enquêteurs au chalet. Changement d’histoire : Amanda n’est pas venue dans la cabane, n’a pas nourri les oiseaux. Elle est tombée dans la rivière avant d’arriver jusqu’ici.

C’est ce qu’il doit réussir à faire croire. D’abord, effacer toute trace du passage d’Amanda. Charles récupère le contenu de la mangeoire. Les oiseaux l’auraient vidée, mais à quel rythme ? La fille a apporté une pomme entière, des morceaux de pain et des graines. Est-ce un problème si l’on ne les retrouve pas sur elle ? Pas vraiment. Elle sera ballottée pendant des heures dans l’eau : la pomme peut s’être perdue, le pain gonfle, se désagrège dans le courant et les poissons mangent les graines. C’est plausible.

Charles avale les cubes de pommes. Il verse les miettes de pain et les graines sur le morceau de papier journal. Il fourre le tout dans le manteau d’Amanda.

Charles sourit. Un policier qui découvre des miettes dans une poche serait-il assez malin pour imaginer un meurtre ? Il éclate de rire. Si ce bon vieux Jerry Bleckman est toujours le shérif du comté, ça ne risque pas d’arriver. Jerry aura conclu à l’accident avant même qu’on ait retrouvé la fille.

Il traîne le corps jusqu’à la fenêtre, le prend sous les épaules et le soulève. Il n’est pas lourd. Pas pour lui. Il le fait basculer. Comme une masse, il tombe dans l’eau, roule et disparaît, emporté par les flots tumultueux. La rivière court sur des kilomètres en dehors de la civilisation. Avant qu’on le découvre, beaucoup de temps se sera écoulé.

Charles se sent affûté comme jamais. Le danger lui procure un sursaut de lucidité. Il a l’esprit clair, son cerveau pense vite. Il aime ça.

La cheminée. Il rassemble les vestiges de leur feu raté et les balance dans la rivière. Il replace des coussins, pousse des chaises, vide le filtre de la cafetière, lave les tasses. Puis il laisse courir son regard autour de lui, à l’affût du moindre détail qui clocherait. Rien. Impeccable.

Il se dirige vers la bibliothèque où sont rangés les livres de Mère. Si jamais l’enquête remonte jusqu’à lui et que la police le questionne, il dira qu’il est venu chercher un bouquin. Il en saisit un, au hasard, et le glisse dans sa poche.

Erreur !

S’il a pris la peine de s’aventurer jusqu’au chalet en plein hiver pour un livre, c’est qu’il est important. Il remet celui qu’il a choisi à sa place et parcourt avec attention les rayonnages, mais il n’y trouve que des romans à l’eau de rose. Mère est brillante, cultivée, mais elle a un faible pour ce genre de littérature. Elle en a un peu honte, c’est pourquoi ses livres « sentimentaux » sont entreposés dans son chalet, comme s’ils n’étaient pas dignes des rayonnages de la grande bibliothèque de la demeure.

Charles se rabat sur le dernier volume d’une série interminable d’une auteure à succès. Il pourra prétendre avoir voulu le prêter à Deborah, une fille de l’université qui est fan.

Il sort du chalet. Devant lui, les traces dans la neige d’Amanda et les siennes se côtoient tout au long du chemin. Il commence à remonter, mais en prenant soin de poser ses bottes sur les traces de la fille pour les couvrir. L’écartement de ses enjambées à l’aller et au retour est différent, mais c’est logique qu’il soit plus court dans le sens de la montée.

Une fois arrivé à l’allée principale, il se retourne et étudie le résultat. On a l’impression qu’une seule personne est descendue au chalet. Parfait.

Le vélo.

Il le décolle du tronc sur lequel il est appuyé et le cale sur son épaule. Il constate avec satisfaction que les pneus n’ont pas laissé de traces sur le sol de neige tassée. Il quitte le domaine et s’avance sur la route. Il guette l’horizon, redoutant de voir surgir une voiture. Il jette des coups d’œil fébriles derrière lui pour vérifier que personne ne sort de la propriété. Si on le surprend avec un vélo, ce sera suspect. Que pourrait-il inventer comme baratin pour se justifier ?

Rien.

Une angoisse désagréable s’empare de lui, mais rien de comparable avec le frisson du danger qu’il a éprouvé dans le chalet. Cette fois, c’est une peur viscérale, elle vient du fait qu’il est à la merci du hasard.

Ma vie peut être foutue si quelqu’un arrive et je n’y peux rien.

Il déteste ça.

Ça ne doit plus se reproduire.

Étrange pensée. C’est comme s’il savait qu’il revivrait ce genre de situations et qu’il devrait s’y préparer.

Il avance sur quelques centaines de mètres et s’arrête à un endroit où le chemin longe la rivière de près. Ça descend en pente raide et l’eau n’est qu’à trois mètres.

Il imagine la scène : Amanda roule sur sa bicyclette, elle dérape sur une plaque de verglas et glisse dans le torrent. C’est jouable.

Il saisit le vélo par le guidon et la selle, et, d’une poussée énergique, il l’envoie hors du chemin ; le vélo se maintient en équilibre sur un mètre à peine, cale dans la neige, bascule en avant et tombe dans la rivière. Charles le regarde tourbillonner dans le courant tumultueux, buter sur des obstacles invisibles et finir par s’encastrer dans des rochers. La roue arrière dépasse le niveau de l’eau, mais quelqu’un doit avoir une bonne raison pour s’approcher de la berge à cet endroit et scruter la rivière pour la repérer.

Charles n’a plus qu’à rentrer.

C’est alors qu’une piqûre de froid frappe sa joue, puis une autre. Des flocons virevoltent dans l’air.

Charles lève les yeux vers le ciel gris, moucheté de blanc. Une grosse chute de neige s’annonce, elle couvrira toutes les traces en un rien de temps. Les faits seront impossibles à décrypter, la probabilité qu’on le soupçonne est proche du néant. Une joie sauvage envahit le jeune homme. C’est un cadeau du ciel, c’est comme s’il recevait une sorte d’absolution pour le meurtre qu’il vient de commettre. Lui qui ne croit en rien, surtout pas en un être supérieur niché « Là-haut », il s’entend murmurer un merci plein de gratitude, les yeux tournés vers le ciel.

Il retourne au domaine. Il retrouve sa chambre sans avoir croisé personne. Soulagé, il s’écroule sur son lit. Il s’aperçoit qu’il tremble.

Je m’en suis sorti.

La tension retombe. Mais la colère monte quand il pense à l’affront dont la fille a été capable. Au moins, il l’a punie.

Et puis il retrouve cette incroyable sensation, la vague de plaisir qui l’a submergé au moment précis où il serrait sa gorge et qu’il voyait sa vie s’échapper. (Il regarda ses mains.) Il avait aimé la tuer. Il avait ressenti une telle impression de puissance. Et il avait eu cette trique d’enfer, comme il n’en avait jamais eu. L’expérience a été une révélation, une initiation.

Une pensée traverse son esprit. Il la rejette tant elle est effrayante. Mais elle revient, s’insinue en lui. Elle le trouble, le fascine, elle devient désir, certitude. Il la murmure comme une promesse.

Je tuerai encore.

Il se lève et gagne la fenêtre. De gros flocons noient le monde sous une couche d’un blanc immaculé.

La neige qui efface toutes traces.