Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 91 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 90

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La zone baignait dans une obscurité vaporeuse d’où émergeaient les masses noires des bâtiments. Un seul point de lumière brillait comme un phare dans la nuit, c’était la verrière de chez Stammers.

Ann s’assit sur le divan à côté de Steven et posa la coupelle blanche garnie de huit olives sur la table.

– Ça a commencé avec John Spivak, à l’hôpital.

Sa voix était lasse, revenir sur ces événements encore et encore lui pesait. Deux jours plus tôt, c’était l’odieux Graziedei qui lui mettait en pleine face ses photos horribles.

– Je pensais qu’il venait prendre de mes nouvelles. Mais il avait l’air fâché, il s’est énervé. Il m’a reproché d’avoir gâché sa vie. Je ne voyais pas en quoi, puisqu’il était sorti indemne de l’accident.

Elle marqua une pause. Ce qu’elle s’apprêtait à lui raconter était impensable.

– Je sais que ce que je vais te dire va te paraître insensé, délirant, dément. Et je comprendrais que tu me prennes pour une cinglée, surtout que si tu m’écoutes jusqu’au bout, tu constateras que tu n’auras pas plus de preuves qu’avant hier, quand on m’a libérée. En fait, passer pour une folle à tes yeux est le seul risque que je prends et ça m’est égal, parce que l’important c’est que moi, je sais que je ne le suis pas.

Elle prit une inspiration.

– J’écoutais Spivak m’insulter et c’est alors qu’une chose étrange s’est passée. Je ne sais pas trop comment décrire ça, je me suis trouvée comme… projetée dans son esprit. J’ai eu l’impression d’entrer dans sa tête…

Elle fit une légère pause et guetta la réaction de Steven du coin de l’œil. Il était immobile comme une statue de marbre.

Trop tôt pour qu’il pense que je délire.

– J’ai su pourquoi Spivak m’en voulait. C’était comme si je voyais sa pensée se former dans son cerveau. Par hasard, l’accident s’est produit sur la route qui conduit chez sa maîtresse. Du coup, sa femme a eu la preuve qu’il la trompait encore, alors qu’il avait juré qu’il avait rompu. Elle l’a quitté en emmenant les enfants. Spivak criait après moi et en même temps, il revivait tout dans son esprit. Et c’est ce qui nourrissait sa colère. Il reportait sa culpabilité sur moi.

Je le voyais clairement à travers ses yeux. C’était son souvenir. J’ai pensé que je délirais, que je subissais un contrecoup de mon accident. Je n’ai pas pu m’empêcher de dire tout haut ce qui défilait dans ma tête, comme pour vérifier auprès de Spivak que c’était juste. Et j’ai vu son expression, c’était de l’effarement, non, plus que ça, presque… de la peur. Il a subitement quitté la chambre et le lien s’est rompu.

Ça n’avait aucun sens ! C’était la première fois que je voyais ce type ! Je ne savais rien de lui et un moment de sa vie venait de défiler dans ma tête. C’était… dingue.

Ann se tourna vers Steven.

– Dingue, c’est le mot, non ?

– Continue, dit Steven, sans expression.

Elle prit une gorgée de thé et garda la tasse entre ses mains, pour se les réchauffer.

– Ensuite, il y a eu le docteur Matthews. Il me parlait de l’un de ses patients et le phénomène s’est déclenché. Pendant que je l’écoutais, le docteur revivait des événements pénibles concernant ce patient et je les voyais défiler dans ma tête, aussi clairement que si c’étaient mes propres souvenirs. C’était stupéfiant. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Cette fois encore, j’ai éprouvé le besoin de décrire tout haut ce que je voyais. Et j’ai eu la preuve avec sa réaction que je ne délirais pas.

Ann revivait la scène avec une telle intensité qu’elle s’était laissée emporter. Elle se calma et jeta un coup d’œil vers Steven. Il restait impassible. Son cerveau devait être en effervescence, mais rien ne filtrait. Ann n’arrivait pas à savoir s’il attendait d’en apprendre assez pour la faire interner ou s’il se contentait de la regarder s’enfoncer jusqu’au bout. Mais elle s’en fichait, elle était soulagée d’avoir pris la décision de tout raconter. Dire les choses lui faisait du bien. Peu lui importait ce qu’il penserait d’elle, même si, au fond, elle espérait qu’il la croirait.

Elle rejeta ses cheveux en arrière.

– Je continue ? demanda-t-elle avec un petit air de défi.

Steven hocha la tête. Il la fixait avec intensité, attendant la suite.

– Avec Amber, ça s’est passé au restaurant. Elle parlait de choses et d’autres, mais au fond d’elle-même, elle était hantée par le fait que son mari abusait de leur fille. Moi, je n’en savais rien. Et puis le phénomène s’est déclenché, et j’ai vu la scène qui l’obsédait se dérouler en moi, comme si j’étais transportée dans sa tête.

Elle fit une pause, son regard tomba sur les olives. Elle reprit, sans quitter la coupelle des yeux.

– Tu dois penser que je suis folle ou que je fabule. Non ?

– Je sais que tu n’es pas folle, Ann. Et je ne vois pas l’intérêt d’inventer une histoire aussi peu crédible.

– Alors, tu me crois ?

– Je suis certain que tu es sincère, mais honnêtement, j’ai du mal à croire à l’existence de ce… pouvoir. Il doit y avoir une explication qui t’échappe.

– Mais leurs souvenirs intimes, je n’ai pas pu les inventer, ils étaient tous surpris que je les connaisse.

Steven réfléchit.

– Comme ça, à chaud, difficile de comprendre ce qui s’est passé. Est-ce que tu as subi des séances d’hypnose ? On peut suggérer des pensées à l’insu du sujet endormi, il me semble.

– Non, je n’ai jamais eu ce genre d’expériences.

– Tu es restée plusieurs mois dans le coma. Je me demande si c’est possible pour un hypnotiseur d’agir sur quelqu’un dans cet état-là.

– Tu crois qu’on aurait introduit ces souvenirs en moi, pendant que j’étais inconsciente ? Pourquoi ? Qui ? C’est absurde !

Steven réfléchit.

– Tu as raison. C’est stupide. Je dis n’importe quoi. Oublions ça. Je pense que ça nécessiterait une enquête plus approfondie.

Il s’enferma dans un long silence. Une ombre couvrit son visage, puis il reprit, la mine grave.

– Ann, je t’ai demandé si tu as tué Zlotnick. En réponse, tu viens de me décrire cet étrange pouvoir qui te permettrait de voir les souvenirs. Toutes les personnes dont tu m’as parlé se sont suicidées. Si je ne me trompe pas, tes plongées dans leur esprit et leur mort sont bien liées ?

– Oui.

– Tu penses que c’est parce que tu as usé de ton pouvoir sur eux qu’ils ont mis fin à leurs jours ?

– J’ai peur qu’il n’y ait pas d’autre explication.

Ann vit Steven hésiter à continuer, car ce qu’il s’apprêtait à lui demander était lourd de conséquences.

– Quand t’es-tu rendu compte que tes incursions dans leur cerveau les tuaient ?

– Tu veux que je te dise si je savais qu’ils allaient mourir ?

– Je dois te poser la question, Ann.

Ann plongea ses yeux dans les siens pendant un long moment.

– Et je vais te répondre. Non. Bien sûr que non. Je viens de t’expliquer comment les choses se sont déroulées. J’ai appris par hasard le suicide d’Amber à la télé. C’est là que j’ai commencé à me poser des questions, pas avant. J’ai appelé l’hôpital, ils m’ont dit que le docteur Matthews s’était jeté par la fenêtre du quatrième. Le suicide de Spivak, c’est toi qui me l’as annoncé à ta première visite. Ils étaient déjà tous morts quand j’ai établi le lien bizarre entre mon pouvoir et leurs... décès.

Steven la fixa avec intensité.

– Et Zlotnick ?

Elle soupira.

– Zlotnick.

Elle avait prononcé son nom comme une fatalité.

– Tu es allée le voir au parloir et quelques jours plus tard, il s’est pris pour une frite géante. À ce moment-là, si je te suis, tu savais qu’il…

– Oui, je savais.

C’était sorti sans hésitation. Sans remords. Elle vit Steven frémir.

– Je voulais le rencontrer dans l’espoir qu’il me dise où trouver mon père. Mais il a commencé à exercer un chantage abject. Il acceptait bien de m’en donner des nouvelles, mais contre livraison de petites culottes. Je ne me serais jamais abaissée à ça. Jamais ! Mais il m’a annoncé que la « justice » (elle avait prononcé le mot sur un ton sarcastique) allait le libérer pour bonne conduite et il m’a promis de me rendre une petite visite à sa sortie. Alors, j’ai pris peur. Je suis entrée dans son jeu en espérant que mon pouvoir se déclenche. Oui, je l’ai voulu et je savais ce qui arriverait à Zlotnick. Et j’ai eu accès à ses pensées les plus abjectes. Je m’en serais bien passée, crois-moi. J’ai vu ce qu’il prévoyait pour moi. À sa sortie, il comptait bien me rendre une petite visite, si tu vois ce que je veux dire. Et j’ai eu un aperçu de ses projets d’avenir, il avait l’intention de remettre ça, de violer d’autres femmes. Il ne pensait même qu’à ça, ce bon gros Larry. Mais cette fois, il se promettait d’être infiniment plus prudent. Plus question qu’on le reprenne et qu’on le renvoie en prison. Oh non !

Ann se redressa, des éclairs éclataient dans ses yeux.

– Alors je vais te dire une chose, Steven, quand ton copain m’a mis sous le nez la photo de ce qui restait de son visage, j’ai senti un grand soulagement. Et je vais ajouter quelque chose qui va peut-être te choquer : ça ne m’a pas du tout attristée qu’il ait vécu une telle souffrance dans ces derniers instants sur cette terre. (Elle reprit son souffle.) Alors, pour répondre à ta question : « As-tu tué Larry Zlotnick ? » c’est oui !

Ann avait parlé si fort que les cordes du piano vibrèrent. Elle écrasa la poche de thé de sa tasse avec sa cuillère et but une gorgée. Steven restait immobile comme une statue. Ann voyait qu’il était ébranlé.

– Alors ? dit-elle.

Il se pencha et fit claquer sa langue.

– Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça…

– De Zlotnick ?

– Non, d’un peu tout, c’est tellement… inattendu. Ce pouvoir qui permet de lire les souvenirs et qui déclenche des suicides, c’est quand même énorme. Tu comprends que je ne puisse pas y adhérer d’un coup… Pourtant, depuis le début, quelque chose d’étrange m’intrigue.

– Moi ?

Il rit.

– Entre autres ! Mais pas uniquement. Si tu venais de débarquer avec cette histoire, honnêtement, je ne te croirais pas. Mais ça fait un moment qu’on travaille dessus de notre côté. Graziedei a bossé comme un malade pour essayer de trouver ce qui aurait pu déclencher les suicides. Drogues, virus, bactéries, produits chimiques, pharmaceutiques, alimentaires, tout y est passé. Sans résultats. Je dois admettre qu’aussi tordue et irrationnelle qu’elle puisse paraître, ton histoire est ce qui se rapproche le plus d’un début d’explication.

– Mais qu’est-ce qui te fait croire qu’un tel pouvoir existe ? Tu es policier. Tu as besoin de preuves tangibles, non ?

Il la regarda dans les yeux.

– Mais, j’ai une preuve.

– Ah bon ? dit Ann interloquée.

– J’ai un témoin.

– Qui ?

– Toi.

Il mit sa main sur la sienne et lui sourit.

– Je suis sûr que tu me dis la vérité. Et puis pourquoi inventerais-tu une histoire aussi abracadabrante ? Ce serait absurde d’essayer de me faire avaler ça. Au contraire, tu m’avoues que tu es plus ou moins responsable de ces suicides alors que tu pourrais te contenter de te taire.

Ann sentit la chaleur de sa main sur la sienne devenir une onde qui se propagea en elle. Il la croyait.

Ils mélangèrent leurs regards. Elle étudia chaque parcelle de ses yeux.

– Et Zlotnick ?

Il n’hésita pas une seconde.

– Tu as eu raison. Personne ne regrettera cette ordure.

Si, pensa Ann, Linda Zlotnick.

Ils étaient là, l’un à côté de l’autre. Leurs yeux se rencontrèrent. C’est alors que ça se passa. Il se pencha lentement vers elle. Il semblait guetter un refus, un mouvement de rejet. Elle fut surprise, mais elle se rendit compte qu’elle ne fuirait pas. Il posa un délicat baiser sur ses lèvres, puis il se recula. Il glissa ses bras autour d’elle et la serra doucement contre lui. Ils restèrent enlacés, l’un contre l’autre, sans bouger. Elle sentait le désir monter en elle, mais elle appréciait ce simple contact. C’est comme s’il ne voulait rien gâcher en se précipitant. Elle avait l’impression d’infuser en lui, de même qu’il s’accordait à elle comme un instrument de musique cherchant l’harmonie. Puis le désir les submergea comme une vague. Il l’embrassa à nouveau, mais avec passion. Elle répondit à cette urgence. Leurs mains commencèrent à s’explorer fébrilement.

Sans trop savoir comment, ils se retrouvèrent dans le lit et plus rien n’exista que leurs corps noyés dans une mer de plaisir.