Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 9
Tony Graziedei avait une dizaine d’années de plus que Steven, mais lorsqu’on les avait mis en équipe, quatre ans plus tôt, il était devenu évident que le jeune inspecteur avait une longueur d’avance sur son aîné. Graziedei était un policier consciencieux, efficace, professionnel, mais il lui manquait ce petit quelque chose qui sépare le bon flic du flic exceptionnel. Par ses intuitions et ses capacités d’analyse, Steven s’était rapidement révélé meilleur que son coéquipier. Heureusement, Graziedei n’avait jamais montré le moindre ressentiment. Sa place lui convenait, et même si, un jour, Steven pouvait espérer s’envoler pour le 7e Ciel, il n’éprouvait aucune jalousie à son égard.
Depuis qu’ils étaient dans la voiture, Graziedei jetait des coups d’œil furtifs vers son passager. À sa grande surprise, Steven lui avait demandé de prendre le volant, alors que c’était toujours lui qui conduisait quand ils faisaient équipe.
Emprisonné dans de sombres pensées, Steven restait muet, visage fermé, fixant obstinément la Pontiac qui attendait devant eux que le feu passe au vert. Les retrouvailles avaient été sommaires. Peu de mots, pas d’effusions. Mais Graziedei connaissait assez son ancien coéquipier pour ne pas s’en formaliser. Il savait que Steven passait un sale moment. Se voir retirer son affaire était un sacré coup dur.
La Pontiac démarra et tourna à droite. Graziedei continua tout droit.
– C’est pas plus mal ce qui t’arrive, dit-il, rompant le silence.
– Quoi ? grommela Steven, émergeant à peine.
– Avec cette affaire, t’allais droit dans le mur.
– Pardon ? dit Steven d’une voix morne. De quoi tu parles ?
– Quand tu as émis l’hypothèse que les enlèvements des huit femmes étaient liés et qu’un tueur en série pouvait en être responsable, tout le monde en est resté baba. Moi le premier, tu te souviens ? Il n’y a que toi pour faire ce genre de recoupements. À l’époque, beaucoup se sont dit que si tu coinçais le coupable, tu te serais téléporté au 7e Ciel sans prendre l’ascenseur.
– Et ?
– Et le temps a passé. Deux ans. Deux ans d’enquête et t’as retrouvé aucune de ces femmes, t’as pas identifié ton tueur. Pire, t’as pas la moindre preuve qu’il existe vraiment.
– Et je ne risque plus de le faire, marmonna Steven pour lui-même.
Graziedei conduisait tout en faisant le va-et-vient du regard entre la route et son partenaire.
– Le problème, c’est que tu te vois plus. T’es dans ton monde. T’arrives le premier, tu repars le dernier. Tu parles plus à personne. T’arrêtes jamais. Sans déconner, vu de l’extérieur, t’as l’air d’un fou. C’est pas bon, mon grand, c’est pas bon, ça.
– Je pensais que c’était plutôt bon signe de s’impliquer, non ? dit Steven avec une pointe d’ironie, sans cesser de regarder la route.
– Pas à ce point-là, mec, pas à ce point-là (il soupira et adopta un ton un peu sentencieux), on a tous une affaire qui nous prend aux tripes plus qu’une autre. Je connais. Moi, c’était le meurtre du petit Andrew. Tant que le salaud qui l’a tué était en liberté, je dormais plus, je pensais plus qu’à l’affaire. Pourquoi celle-là en particulier ? J’en sais rien. On en voit des crimes dans notre boulot, celle-là n’était ni plus horrible ni plus triste qu’une autre, pourtant elle m’a marqué profondément. C’était mon affaire à moi.
– Je ne vois pas trop où tu veux en venir, Tony.
– Ce que je veux dire, c’est que je connais la chanson. C’est ce qui t’arrive, mais en pire que moi. Dans ton cas, ça tourne à l’obsession. C’est devenu maladif. Ça te bouffe. On a l’impression que tu joues ta vie dans cette histoire.
– C’est mon problème. Le meilleur moyen d’obtenir des résultats, c’est d’y aller à fond.
– Oui, mais justement, les résultats, pardon, mais t’en as pas. Moi, dans mon enquête, j’avais des pistes, je sentais que je progressais. Toi, non. Et le danger, il est là : c’est la frustration. À la longue, ça mine de ne rien découvrir et le risque, c’est qu’on veut tellement trouver des preuves qu’on finit par avoir envie de les fabriquer. C’est un peu comme essayer de voir des visages dans les nuages.
Pour la première fois, Steven se tourna vers Graziedei :
– Tu crois que j’ai fait venir Rylander pour fabriquer un coupable ? dit-il d’un ton sec. C’est ce que tu penses, Tony ?
– Je dis pas ça. Je connais pas ton dossier comme toi, je sais pas où t’en es arrivé. Moi, ce que j’ai vu, c’est qu’il est reparti libre comme l’air, ton Rylander ! Et plutôt content de sa petite visite chez les ploucs. Ce que je crois, moi, c’est qu’on s’attaque pas à un gars comme lui avec un pistolet à eau. Si t’as pas un dossier en béton armé, c’est même pas la peine d’avoir l’idée de chuchoter rien que son petit nom à l’oreille d’un juge.
Un silence s’installa entre eux. Graziedei fit un écart pour éviter une congère.
– Tu sais, Steven, reprit-il, tu te rends peut-être pas compte de ce qui se passe autour de toi. Il y a un tas de gus qui se sont réveillés jaloux quand tu t’es lancé sur cette affaire. Je peux te dire qu’ils rêvent de te voir te planter. Ça m’étonnerait pas que tu te sois ajouté Rylander à la liste des gens qui t’aiment pas. En t’éjectant de l’enquête, Walsh t’a probablement sauvé la mise, juste à temps.
Steven ne répondit pas, il reporta son attention sur l’arrière d’un gros Dodge qui bouchait leur champ de vision. Et si Graziedei avait raison ? Si Walsh avait raison ? S’ils avaient tous raison ? Foncer, foncer, c’est ce qu’il faisait depuis deux ans. Foncer dans le brouillard surtout. Peut-être était-il sorti de la route depuis bien longtemps. Peut-être s’était-il jeté sur Rylander comme un noyé sur une bouée de sauvetage.
Charles Rylander n’avait pas bronché lorsque Steven lui avait balancé le témoignage de Chris Meyer, le SDF alcoolique. Ce dernier affirmait qu’un soir, sur le parking d’un supermarché, il avait vu l’homme d’affaires pousser une femme inconsciente à l’arrière d’un 4x4 et partir en trombe. Dans la foulée, Steven avait évoqué sept autres enlèvements, dont il soupçonnait qu’ils soient l’œuvre d’un même ravisseur. C’était une insinuation à peine voilée que Rylander pouvait être ce criminel. Il voulait voir comment ce dernier réagirait. Pendant que Turner était parti au quart de tour en protestant avec une virulence toute professionnelle, Rylander s’était contenté de consulter tranquillement son agenda. Une fois le cirque de Turner terminé, il avait confirmé qu’il était bien présent, le soir où Meyer prétendait l’avoir vu. Rien de plus naturel, puisque le supermarché appartenait à son groupe. Ensuite, il avait sorti cette confession surprenante qui n’était que l’extrait d’un livre sur un tueur en série.
Étrange petit jeu de Rylander, il avait semblé amusé par l’échange avec Steven. À aucun moment, il n’avait montré le moindre signe que l’interrogatoire l’avait déstabilisé.
Steven commençait à se demander si Walsh n’avait pas raison de lui reprocher de s’accrocher au témoignage de Meyer comme une moule à son rocher. Et quel témoignage ! songea-t-il soudain avec dépit : une déclaration recueillie trois ans après les faits auprès d’un homme ravagé par l’alcool et la haine pour son ancien patron. Pas sûr que dans d’autres circonstances, il lui aurait accordé autant d’importance. C’était la seule lueur d’espoir qui s’était allumée en deux ans. Peut-être qu’il l’entretenait en dépit du bon sens.
Graziedei avait raison en disant que son obsession pour l’enquête dépassait toute mesure. Elle lui faisait sans doute perdre une part d’objectivité et prendre le risque de commettre des erreurs de jugement.
Mais si son partenaire ignorait pourquoi il s’était focalisé sur le meurtre du petit Andrew, Steven savait exactement la raison pour laquelle l’affaire des disparitions était devenue le centre de sa vie.