Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 119
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Une bière devant lui, Steven attendait Ann avec un mélange d’anxiété et d’impatience. Ils étaient sans nouvelles l’un de l’autre depuis plus de deux jours. Dans quel état la retrouverait-il ?
Lorsqu’elle poussa la porte du Red Tack, il vit tout de suite que la confrontation avec Rylander avait laissé des traces. Elle lui parut exténuée, l’air plus sombre que d’habitude.
Elle s’assit en face de lui. Pamela, la serveuse, s’approcha pour prendre sa commande. Elle la renvoya d’un geste de la main.
Steven éprouvait du remords pour l’épreuve qu’il lui avait fait subir, même s’il ne pouvait savoir, à l’avance, à quel point l’expérience serait terrible.
Elle regardait la table, comme si lever les yeux demandait un trop grand effort. La tristesse marquait son visage.
C’était un sentiment qu’il pouvait partager avec elle, car sa visite dans la citerne l’avait, lui aussi, plongé dans des abîmes d’affliction et de chagrin. Pourtant, il observait une certaine réserve dans l’attitude de la jeune femme, presque de la froideur. Il la mit sur le compte d’une fatigue extrême.
– Comment te sens-tu ? J’ai vu que tu étais méchamment secouée. J’aurais peut-être dû rester avec toi…
– Il fallait bien que tu coinces Rylander.
Il décelait un soupçon de reproche dans sa voix. Il ne releva pas et embraya sur le récit de ce qui était arrivé après qu'il l'eut quittée. Il avait décidé de passer sous silence son enfermement dans la citerne. Il se disait que son accident de parcours n’était rien comparé aux horreurs subies par les victimes du monstre et il se sentait un peu idiot de s’être laissé piéger par Rylander.
– Depuis que je suis dans la police, j’ai vu pas mal de saloperies, mais ça, ça dépasse tout.
Il raconta sa découverte de l’antre de Rylander. Ann frémit d’horreur. Il faillit abandonner, mais elle lui demanda de continuer. Il avait l’impression qu’elle en avait besoin, comme si elle voulait qu’il confirme l’existence du repaire du monstre dont elle n’avait vu que des images volées par son pouvoir. Il évoqua donc, mais sans s’attarder sur les détails, les instruments de torture, les têtes alignées sur l’étagère, les corps sous la bâche. Elle s’affaissait parfois, au bord des larmes.
– Et pourtant, dit-il, moi, je n’ai effleuré que la surface des choses. Toi, tu es entrée dans l’esprit de ce malade. Tu les as vues vivantes. Tu as assisté aux supplices qu’il leur faisait subir. Je savais que ce type était givré, mais pas à ce point-là… Ça a dû être terrible pour toi. Ce que je t’ai demandé était… inhumain… Je suis désolé.
Il avança sa main pour saisir la sienne, mais il vit ses traits se durcir.
– Au moins, tu as eu ce que tu voulais, dit-elle d’une voix froide.
Steven suspendit son geste. Pourquoi ce raidissement ?
– Enfin presque, dit-il, un peu décontenancé. On n’a pas encore arrêté Rylander, mais ce n’est qu’une question de temps av…
Elle le fixa avec un regard où perçait une lueur de reproche.
– Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu as été renvoyé de la police ?
Steven ouvrit de grands yeux.
– Je… Ce n’était pas vraiment important. Et puis, j’y suis encore… au moins pour quelques jours. Je ne vois pas ce qui te préoccupe ?
– J’imagine qu’après ta découverte de la culpabilité de Rylander, ils vont te garder. Tu es sauvé !
Il fronça les sourcils, il ne comprenait pas où elle voulait en venir.
– Oui, dit-il prudemment, je pense qu’ils pourront difficilement faire autrement.
– Je l’ai tué.
Les mots étaient tombés comme un couperet. Steven resta bouche bée.
– Dans quelques jours, reprit-elle, il va se donner la mort… Et c’est moi qui ai tout déclenché.
– Mais c’est une ordure sans nom ! s’écria Steven bouleversé par les scrupules incompréhensibles de la jeune femme. Un monstre abject ! Tu l’as vu toi-même, Ann ! Personne, mieux que toi, n’a percé la nature de ce déchet de l’humanité ! Tu ne peux pas, tu ne dois pas éprouver le moindre remords !
Ann planta ses yeux dans les siens.
– Je t’ai déjà posé la question et je te la repose. Étais-tu sûr à cent pour cent que Rylander était coupable ?
Steven resta sans voix. Elle vit frémir son doute.
– C’est bien ce que je pensais.
– Ann, qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne comprends pas, nous avons déjà parlé de ça, pourquoi me le demandes-tu encore ? Pourquoi maintenant ?
– Parce que jusqu’au bout je n’étais pas sûre que c’était lui, malgré tout ce que tu m’as dit. Oui, il était odieux avec moi ; oui, il essayait de me déstabiliser, de me rabaisser, mais j’avais l’impression que ce n’était qu’un jeu, un jeu morbide, malsain, écœurant, mais seulement un jeu. Jusqu’au bout, j’ai douté. Même quand j’ai avancé la boucle d’oreille, je n’étais pas sûre. J’ai dû entrer dans son esprit pour avoir la certitude de sa culpabilité. Et alors…
Elle s’enflamma.
– Et si ça n’avait pas été lui, ton coupable ? Et si le pouvoir s’était quand même déclenché au cours de la conversation, comme avec le docteur Matthews ou Amber ?
Steven voyait que la peur rétrospective d’avoir risqué de condamner un innocent la minait, pourtant ce n’était pas cela qui expliquait son attitude hostile. Il commençait à saisir ce que Ann suggérait. C’était injuste.
– Quoi ? s’écria-t-il. Tu penses que je t’ai envoyée dans les pattes de Rylander dans une espèce d’opération désespérée de dernière minute, dans le seul but de sauver ma place ?
Ann se pencha et cacha son visage entre ses mains.
– Je ne sais pas, je ne sais plus.
Steven regretta d’avoir durci le ton.
– Ann, dit-il doucement, tu ne peux pas croire que je voulais garder un poste à tout prix, pas après ce que je t’ai raconté sur moi, pas après ce que tu as vu dans mon bureau. Je peux te dire que, même renvoyé de la police, j’aurais continué à traquer Rylander sans relâche.
Elle ne réagit pas. Il n’entendait que sa respiration.
– Et je t’assure du plus profond de mon être que si j’avais disposé de ton pouvoir, je l’aurais utilisé sans hésiter sur Rylander, et ça, malgré l’infime possibilité qu’il soit innocent.
Il la laissa méditer en silence ce qu’il venait de dire.
– Maintenant, abandonnons ce pauvre type à son triste sort. La seule chose qui compte, c’est que bientôt, il aura disparu de la surface de la Terre et qu’il ne commettra plus de crimes. Grâce à toi.
Ses paroles semblaient l’avoir un peu apaisée. Elle redressa la tête. Des larmes avaient coulé sur ses joues. Elle prit une serviette en papier dans le distributeur de table et s’essuya le visage.
– Puis-je avoir l’adresse de mon père ? lâcha-t-elle soudain.
Steven se crispa. On y était. C’était le moment qu’il redoutait depuis le début de leurs retrouvailles. Il pouvait encore s’en tirer, ne rien lui avouer.
– Ann.
– Quoi ?
– Je dois te dire quelque chose…
Elle planta ses yeux dans les siens.
– Quoi ? répéta-t-elle, avec un mélange d’appréhension et de méfiance troublant sa voix.
Il semblait tétanisé.
– Enfin, quoi, Steven ? insista-t-elle en crispant ses poings.
Il baissa la tête. C’était plus fort que lui, il ne pouvait pas lui cacher la vérité.
– J’ai vu ton père.