Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 4
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Le taxi glissait entre les bâtiments délabrés. Dans son sillage, il imprimait sur la fine couche de neige immaculée, une des rares traces de passage dans la zone. Il longea sur une centaine de mètres la clôture en grillage qui ceinturait un édifice industriel. Il s’arrêta devant un large portail ouvert, en partie effondré, donnant accès au parking.
Ann paya la course et sortit du véhicule. Le conducteur fit demi-tour et repartit au plus vite.
La masse lugubre du bâtiment en briques se découpait sur le fond sale du ciel. Un soleil anémique le colorait de cramoisi, nuance sang séché. Sur le toit, au bout d’un trépied, trônait la silhouette d’un château d’eau avec son chapeau conique. Sur toute la façade du bâtiment — l’un des rares à n’avoir pas été tagué —, un nom s’étalait en grosses lettres grisâtres à moitié effacées : « Stammers. Inc. »
Les anciens abattoirs de la ville. Ann était de retour chez elle.
Transie de froid, elle franchit le portail à la hâte et traversa la voie de chemin de fer désaffectée qui courait tout le long de l’édifice. C’était par là qu’arrivaient les convois de bétail.
Ann se dirigea vers la droite et tourna au coin du bâtiment. Un escalier métallique zigzaguait sur son flanc. Elle escalada les quatre étages menant au dernier. Elle atterrit sur une coursive qui longeait le mur. Elle la suivit jusqu’à l’angle, puis sur tout l’arrière sur une trentaine de mètres et arriva devant son appartement. Ses doigts gelés poussèrent la clef dans la serrure et elle se rua à l’intérieur.
Elle lâcha un soupir de soulagement, mais le réconfort fut de courte durée. L’endroit n’avait pas été chauffé depuis l’été, il y régnait un froid de canard.
Elle grelottait. Elle monta le chauffage à fond et se réfugia dans un gros manteau d’hiver en attendant que la chaleur fasse son effet.
Elle s’approcha de la verrière qui courait sur toute la largeur du loft, côté façade. La vue était magnifique : en bas, c’était le parking. En face s’étalait le lugubre bâtiment désaffecté de chez Bennett où se fabriquaient des pompes hydrauliques. Autour s’étageaient les masses sombres des autres édifices en déshérence qui pourrissaient lentement. Le spectacle avait un côté post-apocalyptique assez déprimant, mais pas pour Ann. Ce qui lui plaisait, c’est que l’on ne voyait jamais personne et c’était rassurant. C’est ce qui l’avait attirée dans la zone.
La pièce principale de l’appartement était immense. Quelques meubles dépareillés, perdus dans l’espace, ne comblaient pas l’impression de vide. La partie habitable où tout se passait consistait en un divan et des fauteuils entourant une table en bois et fer forgé, non loin de la verrière.
Le plus étonnant, c’était le magnifique piano à queue trônant au milieu de l’espace. Il n’appartenait pas à Ann — elle n’aurait jamais pu se le payer —, mais à la riche chanteuse d’opéra, propriétaire du loft. Lorsque la crise économique avait fait mourir, à petit feu, toutes les industries et les ateliers de la zone, l’endroit était devenu branché. On avait transformé des espaces vacants en logements divers. Des artistes plus ou moins connus s’y étaient installés. C’est dans ce contexte que la cantatrice avait acheté le loft aménagé dans un des bureaux des abattoirs Stammers. Mais le feng shui de la zone ne devait pas être fameux, car l’effet de mode passa rapidement et tout le monde partit aussi vite qu’il était venu. Lorsque la chanteuse voulut revendre son appartement, c’était trop tard, il ne valait plus rien.
Elle chercha un locataire pour l’occuper à un loyer dérisoire. Elle choisit Ann pour deux raisons. La première, c’est qu’elle ne voulait pas s’embarrasser de déménager l’instrument et fut rassurée d’apprendre que Ann était pianiste. La deuxième, c’est que la jeune femme avait été la seule postulante, personne n’ayant plus envie d’habiter dans la zone, de surcroît dans les anciens abattoirs.
Ann caressa la surface laquée du grand piano à queue, elle fit la grimace en voyant la trace laissée dans la fine couche de poussière qui s’était accumulée pendant son absence. Elle s’assit sur le banc et ouvrit le couvercle. Elle resta figée pendant un moment devant le clavier, comme si elle n’en connaissait pas le fonctionnement. Enfin, elle appuya sur une touche. La note unique emplit l’espace d’un son grave et lugubre qui mourut lentement. Ann ferma les yeux, un instant, puis elle soupira. Elle rabattit le couvercle et porta son attention sur le bout du piano. L’enveloppe jaune était là où elle l’avait laissée. Elle jurait sur la laque noire comme une insulte. La douleur qui avait assailli la jeune femme quand elle en avait découvert le contenu remonta en elle comme la première fois. C’était à ce moment que tout avait basculé.