Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 117 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 116

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116

 

Steven resta plusieurs heures dans l’obscurité. De temps en temps, il allumait son portable pour savoir l’heure. 5 h du matin vint s’afficher et toujours pas de sirènes de police dans le lointain, pas de bruits de pas précipités au-dessus de lui ni d’éclats de voix criant son nom. Apparemment, personne ne s’inquiétait pour lui. « Personne », c’est-à-dire Ann ! Steven chassa cette pensée, il ne voulait pas croire qu’elle l’ait abandonné.

Se morfondre dans le noir dans un tel endroit était propice aux ruminations les plus lugubres. Steven se rappela l’une de ses visites au Texas. Il s’y était rendu pour interroger un prisonnier en attente d’exécution dans le couloir de la mort. Le criminel avait été condamné à la peine capitale pour des meurtres innommables. Il avait dit à Steven :

« Vous pensez que je suis la pire des ordures que vous avez rencontrées, inspecteur Whitmore ? Que je ne fais pas partie de l’espèce humaine, que je suis un monstre, hein ? Mais je vais vous dire une chose. Le mal est un puits. Plus vous commettez de crimes et plus vous vous enfoncez. Les petits assassins barbotent en surface, mais moi ce qui m’intéressait, c’était aller voir tout en bas. Plus je tuais et plus je descendais, je descendais. L’obscurité devenait de plus en plus dense et je rencontrais de moins en moins de monde. Enfin, j’ai croisé une dernière personne et j’ai continué à descendre, descendre… sans fin. Et puis j’ai touché le fond, impossible d’aller plus bas. Il y fait froid, inspecteur, très froid, mais ça n’a rien à voir avec la température. Il y règne aussi un noir absolu qui n’est pas dû à l’absence de lumière. J’étais seul avec moi et mes crimes. Tout à coup, venue de beaucoup plus bas que moi... bien plus bas, j’ai entendu une voix qui m’a dit : « Salut Bill ! »

Et il s’était mis à rire : « On trouve toujours meilleur que soi... ou pire, ça dépend dans quel sens vous le prenez. »

Réduit à l’impuissance, Steven s’était assis sur la chaise branlante qu’occupait Rylander devant son bureau de fortune. Avec l’attente dans le noir, l’odeur épouvantable, l’horreur de ce qui s’était passé là, Steven n’avait pu s’empêcher d’imaginer Rylander dans son univers. Il le voyait constituer ses dossiers, les feuilletant avec délice. Il le sentait au comble de l’excitation quand une victime était à sa disposition de l’autre côté et dessinant avec amour l’horrible caricature de rire sur les visages morts. Il s’attendait à entendre la voix du puits briser le silence et dire : « Salut, Bill, je m’appelle Charles ! »

Il pensa à Ann. Le voyage qu’il venait d’entreprendre dans l’esprit de Rylander, elle l’avait fait avant lui, mais de l’intérieur. Quelle épouvantable épreuve avait-elle subie ! Lui était un flic qui tentait, par son imagination, de se mettre dans la peau d’un psychopathe, mais Ann, par sa plongée dans son esprit, avait été Charles Rylander.

Et tout à coup, il sut pourquoi ça clochait. Depuis qu’il s’était assis à la place de Rylander, quelque chose d’évident lui échappait. Justement, parce qu’il n’était pas assez Rylander.

Quel sombre idiot, pensa-t-il, Rylander ne travaille pas à son bureau dans le noir, il a forcément prévu un système d’éclairage.

Il se leva et alluma son téléphone portable. S’aidant du halo blafard diffusé par l’écran, il entreprit l’exploration de la citerne en cherchant des bougies, un interrupteur, une batterie, de quoi faire un feu de joie... n’importe quelle source de lumière.

C’est derrière l’échelle métallique qu’il trouva la lampe de camping branchée sur une bonbonne de gaz. Rylander devait la prendre à son arrivée et la remettre à cette place à son départ.

Steven tourna le bouton. La clarté jaillit et l’aveugla un moment. Il saisit la lampe par l’arceau métallique servant de poignée et fit un mouvement circulaire. Il eut l’impression de repousser les ombres comme s’il agitait un bâton enflammé pour tenir à distance les loups d’une meute.

La lumière lui fit du bien au moral. Il reprit espoir, sans savoir pourquoi. Évitant de regarder la momie de Karen, il gravit l’échelle pour examiner avec attention les charnières de la plaque de métal. Grâce à la puissance de son éclairage, il constata qu’elles étaient scellées d’un côté dans le béton par des boulons, mais ils étaient si rouillés qu’une pince ne les desserrerait pas. Ça tombe bien, j’ai oublié d’en prendre une ce matin, se dit Steven avec dérision.

Il redescendit et rafla les instruments pointus les plus solides étalés sur la table à côté de Karen. D’un violent effort de volonté, il se força à ne pas imaginer à quoi ils avaient servi.

En équilibre précaire sur l’échelle, il commença à taper dans le ciment en attaquant les pas de vis à leur base. Par chance, le béton était assez friable. La tâche serait longue, mais pas impossible. Comme burin, il utilisa les scalpels, tournevis rouillés et autres morceaux de métal au fur et à mesure qu’ils se tordaient ou s’usaient.

Au bout d’une demi-heure, la première charnière fut libérée de sa gangue de ciment. Elle tomba sur le sol en résonnant, accompagnée d’un cri de victoire. La deuxième suivit, peu de temps après. Steven tenta de soulever le couvercle. Impossible. En utilisant une barre de fer trouvée en bas comme levier, il réussit à le faire glisser centimètre par centimètre sur le côté. L’espace libéré lui permit d’apercevoir le dessous d’une palette. Rylander devait en avoir empilé quelques-unes pour bloquer et masquer l’ouverture. Soufflant comme un bœuf, Steven déplaça le tas d’une cinquantaine de centimètres, en forçant sur son levier. Dès qu’il eut dégagé assez d’espace, il se glissa hors de la citerne. Dans sa hâte, il s’écorcha le dos sur un angle de la plaque.

Il se releva, s’épousseta. Les premières lueurs du jour perçaient les fenêtres de la biscuiterie. Steven eut l’impression d’assister à la naissance du monde. Il jeta un coup d’œil par l’ouverture de la citerne, comme pour vérifier qu’aucune partie de lui-même n’y était restée. Puis il sortit son portable. Il sélectionna un numéro. Avec un sourire mauvais, il appuya sur la touche. La sonnerie retentit à l’autre bout, puis une voix se fit entendre :

– Walsh.