Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 65 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 64

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Quand Steven arriva à sa table, Charles Rylander le détailla de la tête aux pieds.

– Voyons inspecteur, dit-il en prenant un air dégoûté, vous auriez pu au moins faire fortune avant de venir. Tout le monde va se rendre compte que je déjeune avec un pauvre.

Steven ignora la remarque. Rylander jouait à le déstabiliser, autant par plaisir que par calcul. Le piège paraissait grossier désormais. Comment Steven avait-il été assez stupide pour tomber dedans précédemment ? Il s’assit en face de Rylander.

– Tiens, le même vin que la dernière fois, remarqua Steven en pointant du doigt la bouteille qui trônait déjà sur la table.

– Vous êtes très observateur. Vous êtes bien déformé… professionnellement, je veux dire. Eh oui, qu’il vente ou qu’il neige, je prends toujours un Château Margaux, peu importe l’année, au grand désespoir de ce brave Bernard, le sommelier. Malgré tous ses efforts, ses conseils et sa passion pour me faire essayer d’autres crus, je résiste. Que voulez-vous, nous sommes tous prisonniers de certains rituels.

– Vous vouliez me parler de mon avenir.

Rylander tendit la bouteille.

– Un peu de vin ?

Steven refusa d’un geste. Rylander s’en versa un demi-verre.

– Plutôt bière, hein ? dit-il, d’un ton faussement familier.

– Venez-en au fait, dit Steven.

Une serveuse apparut. Rylander lui sourit.

– Bonjour Erica. Pour moi, ce sera une florentine aux ravioles (il se tourna vers Steven), vous devriez essayer la sole à la banane. Je sais, ça paraît inquiétant, presque dangereux et pourtant, c’est très bon, je vous assure.

– Rien pour moi, merci, dit Steven à l’adresse de la serveuse qui s’éclipsa.

Rylander fit jouer le vin dans son verre puis en avala une petite gorgée.

– Au fait, pour votre information, la commission de discipline ne vous fera pas de cadeau.

Steven ne put cacher sa surprise.

– Qui vous a dit ça !?

– Allons, vous savez comment ça se passe. Le chef parle à son chef qui parle à son chef, etc. À un certain niveau, il n’y a pas beaucoup d’informations confidentielles qui ne peuvent s’échanger sur un green de golf.

– Vous jouez au golf en hiver ?

Rylander se mit à rire.

– C’est une façon de parler. Cela dit, à cette époque de l’année, un petit dix-huit trous à Saint-Barth est très agréable.

Son ton devint soudain sérieux.

– Ils vont vous virer, Steven, même si je ne porte pas plainte officiellement contre vous. Ils vont trouver un prétexte. Ils prennent les devants. Comme ça, si je change d’avis, ils pourront dire qu’ils avaient déjà fait le nécessaire en virant une brebis galeuse. Ils sont en train de bétonner un dossier pour que vous quittiez la police en miettes. Ils vont vous casser.

Steven se força à sourire, mais il sentit des sueurs froides dans son dos.

– C’est pour me dire ça que vous m’avez fait venir ?

– Entre autres, mais pour moi, c’est anecdotique. Je tenais surtout à attirer votre attention sur quelque chose qui vous échappe encore.

– Vous, peut-être ? répliqua Steven, tentant d’être drôle.

Rylander sourit poliment.

– Un lien très fort nous unit. Vous ne le sentez pas ?

– Ne me dites pas que vous allez me demander en mariage ?

Steven essayait de se cacher derrière un semblant d’humour, mais le cœur n’y était pas. Rylander le regarda avec indulgence. Il flottait une petite lueur de cruauté amusée dans ses yeux, celle du prédateur ravi que sa proie ait encore la force de plaisanter avant de se faire dévorer.

– Non. Et pour tout vous dire, après ma triste expérience du mariage, je préfère profiter de ma liberté pour le moment.

Il se pencha en avant.

– Je vais vous expliquer. Vous êtes persuadé que j’ai enlevé ces femmes et que je les ai tuées. Par hasard, vous êtes lié affectivement à Karen Swanson, l’une de ces victimes. C’est ce qui fait que vous êtes viscéralement impliqué dans cette affaire.

Steven revit Rylander lui fourrant la photo de Karen sous le nez. Il sentit une bouffée de haine l’envahir. Mais Rylander ne semblait pas chercher à le provoquer, il se contentait d’exposer froidement des faits.

– C’est grâce à ce que vous avez découvert chez moi que vous avez conclu ça ?

– C’est vous qui le dites, Steven, pas moi. Écoutez, sérieusement, votre enquête n’a rien d’un secret d’État et vous vous êtes rendu compte que j’ai mes entrées dans la police. Il n’est pas difficile pour moi de savoir où vous en êtes. D’autre part, avec un peu de temps et de l’argent, il n’y a plus grand-chose de privé qui puisse résister à une investigation un peu poussée. Mais revenons à l’essentiel : une disparition chaque année pendant huit ans et puis depuis deux ans, plus rien, plus de victime. Pourquoi ? À votre avis, si on suit votre hypothèse que c’est moi votre coupable, pourquoi aurais-je arrêté ? Est-ce la fin d’un obscur cycle de mort ? L’apothéose d’une épopée macabre ? Dites-moi ce que vous avez imaginé ?

Rylander guettait avidement une réponse. Steven le toisa un moment.

– Honnêtement, je n’en ai rien à foutre. Tout ce qui compte c’est que je coincerai le salaud qui a fait ça. Si c’est vous, comme je le pense, je le prouverai. Et quand vous serez sanglé sur un lit, branché à des tubes et qu’on vous balancera une dose de poison dans les veines, à cet instant précis, la seule chose que j’aurai en tête, c’est la peine que vous avez infligée aux victimes et à leurs proches. Ça ne ramènera pas les êtres chers qu’ils ont perdus, mais, au moins, ce qui rendra cette journée moins triste, c’est que vous aurez cessé de nuire définitivement. Alors les motivations tordues qui vous poussent à agir, je m’en balance.

– L’espoir. Il faut toujours croire en quelque chose, c’est ce qui évite de sombrer dans la déprime, c’est ce qu’on dit… Je ne vous crois pas quand vous dites que la raison pour laquelle tout s’est arrêté vous indiffère. Je suis sûr qu’elle vous donne des sueurs froides, au contraire. Elle vous empêche de dormir, parce que vous vous dites que si je — encore une fois, c’est une hypothèse —, si je n’enlève plus de femmes, si je ne tue plus, alors je ne commettrais pas l’erreur fatale, celle qui vous permettrait de me coincer. Je me trompe ?

– Bon, d’accord, la nuit je me réveille en hurlant : « Pitié, Rylander, je vous en supplie, faites une erreur pour que je puisse vous coffrez ! » C’est ce que vous voulez que je vous dise

– Vous ne comprenez toujours pas ? Prenez bien conscience de ça, Steven, au fond de vous-même, vous attendez que je tue encore en espérant que je fasse cette erreur. Vous désirez que je tue. Et ce souhait deviendra une prière. Vous allez prier, oui, pour que je tue encore. Et la prière, c’est le premier pas vers l’adoration. Vous comprenez mieux le lien qui nous unit, Steven ?

Bouche bée, Steven fixa un moment Rylander. Puis il éclata de rire. Rylander fronça les sourcils et s’esclaffa à son tour, offrant à la salle ses belles dents blanches. Des coups d’œil irrités convergèrent vers leur table. Ils avaient l’air de deux vieux copains qui se raconteraient de bonnes blagues.

– Vous êtes cinglé, Rylander, dit Steven, après avoir retrouvé son calme.

– Bien sûr, tout ce petit jeu repose sur le fait que vous me croyez coupable. Depuis le début de cette conversation, je me suis contenté de me mettre à votre place et d’endosser le rôle du meurtrier que vous voulez que je sois. Je n’ai rien avoué.

Il saisit son verre de vin. Il en admira la robe et s’en versa une goulée dans la bouche. Il la fit rouler délicatement sur son palais, en connaisseur. Ravi, il l’avala par petites touches. Il reposa son verre et reprit :

– Un jour, qui sait, un type se fera coincer et on découvrira qu’il est le coupable que vous cherchiez. Notre jeu sera alors fini. À mon avis, vous ne vous en remettrez pas. Pour ma part, soyez certain d’une chose, je me serai bien amusé.

Il offrit un sourire éclatant à Steven, posa ses coudes sur la table, croisa les doigts et attendit.

Steven comprit le message, l’entretien était terminé. Il renifla puis tendit la main d’un geste brusque. Surpris, Rylander recula. Steven saisit sans ménagement la bouteille de Château Margaux et s’en versa un verre comme s’il vidait le vin dans un évier. Il en prit une lampée qu’il malaxa en bouche en se gargarisant. Puis il avala en faisant un bruit de canalisation avec sa gorge.

Rylander resta stoïque, mais Steven sentait qu’il bouillait.

– Je suis content que nous ayons eu ce petit échange, Charles, dit Steven. Au moins, j’ai appris quelque chose. Je ne parle pas de vos délires. D’ailleurs, je vous avoue que je n’ai pas tout suivi. Mais sans le vouloir, vous m’avez fait comprendre un fait important.

– Lequel ?

Steven vit Rylander se raidir. Il se leva et reposa sèchement son verre sur la table. Le vin déborda. Une tache rouge s’élargit devant Rylander sur la nappe immaculée. Il fit un clin d’œil à Rylander.

– Rien ne vaut une bonne bière.

Et il partit.