Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 132
Un sourire tordu déformait son visage, il enfonça encore un peu la pointe du couteau dans la gorge de la jeune femme. À l’instant précis où Rylander dit qu’il voulait l’entendre rire, Ann sentit les souvenirs affluer. Le rire était si fortement lié au passé du tueur, si fondamental qu’il avait déclenché le pouvoir.
Ann vit se matérialiser l’image de l’imposante demeure familiale des Rylander. Enfouie dans l’hiver, on aurait dit un bateau de croisière bloqué dans la banquise. C’est là où, des années plus tôt, tout avait commencé :
« Au premier étage, le jeune Charles observe l’allée du parc par la fenêtre de sa chambre.
Elle n’arrive toujours pas.
Il est venu pour les vacances de Noël par obligation. Il aurait préféré rester avec les copains bloqués à l’université, mais il doit entretenir les meilleures relations du monde avec Père. Son héritage est en jeu. Le prix à payer, c’est écouter les incessantes leçons du vieux. Il était obligé de faire profil bas. C’est une sorte d’entraînement. Heureusement, ce n’est qu’une question de temps avant que le vieux meure. Ensuite, il fera ce qu’il veut…
En attendant, le plus grand péril qui le guette, c’est l’ennui.
Enfin, la voilà.
En plein hiver, venir en vélo ! C’est très courageux… ou stupide. Il préférerait qu’elle soit stupide.
Amanda. C’est son prénom. Pourquoi pas ? Elle est un pion dans l’armée des domestiques du domaine. Blonde, bien foutue. Quelques années de plus que lui. Elle ne prend son service qu’un jour sur deux, mais c’est toutes les nuits qu’elle nourrit ses fantasmes. Amoureux ? Certainement pas. Ce dont il est sûr, c’est qu’elle l’obsède.
Tiens, elle pose son vélo contre un arbre. Et elle s’engage sur le chemin qui descend au petit pavillon caché dans les bois près de la rivière. Que va-t-elle y faire à cette période de l’année ?
Et si c’était l’occasion ?
Il se décolle de la fenêtre. Il fait un détour par sa salle de bain et examine son reflet dans le miroir. Quelle sacrée belle gueule ! Beau, riche, intelligent, jeune, libre : la main gagnante. Encore une qui ne pourra pas lui résister. Une servante. Ça le changera des pétasses de l’université, saturées de frics, cockées à mort, déjà blasées de tout. On dit qu’il est arrogant, mais c’est inévitable quand l’intelligence se marie à la confiance des maîtres du monde. Mais il sait feindre la simplicité, c’est une sorte d’entraînement.
Il attrape un manteau en laine de mohair et sort. Personne ne le remarque. Tant mieux. L’air glacé frappe son visage, le vivifie. Il adore le froid. Il n’hésite pas à courir dehors, torse nu, quand il gèle, pour s’endurcir.
Une petite couche de neige recouvre le sol. Il marche jusqu’à l’endroit où elle a posé son vélo contre l’arbre. Il s’engage dans le chemin qui descend à la cabane, suivant ses traces sur la piste blanche.
Le chalet en bois surplombe la rivière à pic. L’eau vive rongeant les rives enneigées paraît noire.
Charles pousse la porte et entre. Amanda est assise à la table en chêne qui trône au milieu de la pièce. Elle tourne la tête vers lui, elle n’est pas surprise de le voir débarquer sans s’annoncer et l’accueille par un sourire avenant :
– Charles ! dit-elle sur un ton joyeux.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Ferme, tu fais entrer le froid.
Il déteste ce ton familier. Pas assez maître-domestique. Mais il ne le montre pas. C’est un bon exercice.
Charles claque la porte derrière lui, puis il s’approche de la table. Couteau en main, Amanda réduit en miettes un mélange de pain sec et de graines étalé sur une feuille de papier.
– C’est pourquoi ?
– Tu veux dire pour qui ?
Elle pointe sa lame vers une fenêtre. À travers la vitre, Charles aperçoit un nichoir accroché à une grosse branche d’arbre. Deux passereaux sautillent avec impatience sur son toit.
– C’est dur pour eux de trouver de quoi manger à cette période de l’année. Et puis ta mère aime bien voir des oiseaux quand elle vient ici.
C’est bien un caprice de Mère, se dit Charles, faire chauffer le chalet pendant tout l’hiver alors qu’elle ne s’y rend qu’une fois ou deux dans la saison. « Pour me retrouver » affirme-t-elle, bien qu’elle soit incapable de rester seule une minute. Elle a besoin de monde autour d’elle, pour qu’on la vénère... ou la déteste. Il la comprend. C’est d’elle qu’il tient ce besoin de voir s’allumer chez les autres une lueur d’admiration... ou de jalousie.
Dehors, une petite neige lâche ses flocons. Il s’assied en face d’Amanda. Tandis qu’elle coupe une pomme en cubes, ils parlent de tout et de rien ; il raconte sa vie à l’université. Il glisse un ou deux ragots pas bien méchants sur son père. Ça la fait rire.
– Tu veux du café ? lui demande-t-elle.
– Avec plaisir.
Il attend, elle reste assise. Il hésite une seconde. C’est une servante.
– Je vais le faire, dit-il en se levant.
Il est sûr que ce genre de concession payera. Touché ! Il surprend un petit sourire conquis.
Elle a fini sa mixture, elle replie les coins de la feuille de papier et va ouvrir la fenêtre. Elle doit se pencher pour charger les graines dans la mangeoire. Charles voit ses formes se tendre, ses courbes se dessiner. Il sent gonfler son pantalon. Elle rentre le buste, ferme les battants. Il détourne les yeux assez lentement pour qu’elle capte son regard qui s’attarde sur elle. Bien joué. Il met l’eau dans la cafetière.
– Tant que je suis là, je vais en profiter pour vider l’âtre, dit-elle en s’approchant de la cheminée.
Il jette un coup d’œil. Il n’y a presque pas de cendres. C’est un prétexte pour rester, il le sent. Ils sont sur la même longueur d’onde.
– Au contraire, dit-il, on va se faire un feu. Comme Mère ne vient jamais, on commande du bois et il ne sert à rien. Autant en gaspiller un peu avant qu’il pourrisse.
Le feu n’est pas facile à allumer, le bois est trop humide. Ils s’y mettent à deux, l’un souffle tandis que l’autre casse des bûchettes. Ils se frôlent par accident, puis leurs corps s’effleurent. Impossible de démarrer ce feu. La fumée se déverse dans la pièce. Ils rient. Ils abandonnent avant d’enfumer tout le chalet.
Ils sont tout proches. Les regards se mêlent et s’attardent. Puis comme des aimants, leurs lèvres se touchent. Les vacances de Noël risquent d’être moins ennuyeuses que prévu. Ils roulent sur l’épais tapis moelleux étalé devant la cheminée. Les vêtements s’évaporent. Elle a un corps de rêve. Bien vu. Elle est étendue, le supplie de venir sur elle. Il a une trique d’enfer. Le show va commencer. Il a gardé son slip. Il le fait glisser vers le bas.
C’est alors que l’impensable se produit. Elle se met à rire.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demande-t-il, interloqué.
Elle ne cesse pas. Il ne comprend pas. Ça n’a aucun sens. Puis tout devient clair. Elle se moque de lui. Pour la première fois de sa vie, dans cette position, le membre dressé face à cette fille qui rit, il se sent ridicule. Personne ne lui a infligé pareille humiliation. Toute sa confiance en lui s’effondre, en même temps que son érection.
– Arrête, lui crie-t-il.
Mais le son clair aux accents moqueurs résonne encore comme une inimaginable insulte qu’il doit faire taire. Une fureur monte en lui qui l’envahit comme un mégashoot.
Il saisit son cou.
– C’est moi qui te fais rire ? dit-il en la secouant.
– Tu me fais mal, glisse-t-elle dans un râle.
A-t-elle parlé ? Il ne voit que son rire qui le nargue et qui déforme son visage. Il serre plus fort, il la sent qui se débat. Il croit l’entendre suffoquer, mais elle rit encore, peut-être plus fort. Il serre, serre, serre.
Ça ne marche pas. Sans lâcher son étreinte, il regarde autour de lui. Il voit le tisonnier, là, contre la cheminée. C’est ça, lui défoncer sa petite gueule, c’est le seul moyen de la faire taire. Il libère une main qu’il tend vers l’arme. Le rire cesse. Il se tourne vers elle. Son cou est violet, son visage bleu, ses yeux vides fixent le plafond. Elle ne rit plus depuis longtemps. C’est le cadavre d’une morte qu’il s’acharnait à faire taire ».