Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 40 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 39

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39

 

Pour échapper au froid, ils se rendirent dans le Starbuck du coin. Steven n’était pas fier de son procédé. Effrayer le docteur Frauman en jouant sur sa fibre maternelle n’avait rien de bien glorieux. Mais elle s’en tirerait, au pire avec une grosse frayeur, tandis qu’à l’autre bout de la chaîne, des vies étaient peut-être en jeu.

Steven et Nancy Frauman étaient assis face à face, les enfants s’étaient rués à côté sur une banquette. Lisa pianotait fiévreusement sur son portable, en fuite sur les réseaux sociaux. William repoussait avec fureur les extraterrestres qui tentaient d’envahir la Terre en surgissant de son jeu vidéo. Pour eux, les adultes n’existaient plus.

Le docteur Frauman réchauffait ses mains autour de sa tasse de café.

– … ils ont retrouvé la petite Ann au fond d’un placard dans sa chambre. Elle serrait sa poupée contre elle, prostrée, incapable de dire un mot. On pense qu’elle s’est réfugiée là, après avoir assisté au drame. Elle est restée muette plusieurs mois. Ses premières paroles ont été : « Mon papa a tué ma maman ».

– Son père est allé en prison, qui s’est occupé d’elle ?

– Ann et sa sœur ont été confiées à leur tante. J’ai eu l’occasion de la rencontrer, une fois ou deux. C’était une femme rigide, autoritaire. Elle ne les a pas accueillies de bon cœur chez elle. D’ailleurs, si je me souviens bien, la sœur aînée est partie un an après, à sa majorité.

– Comment Ann a-t-elle vécu ça ?

– À votre avis ? Mal bien sûr. Sa sœur était une sorte de mère de substitution. Son départ a été comme une deuxième mort pour elle. Et la tante n’a pas tardé à s’en débarrasser en la plaçant dans un hôpital psychiatrique. Elle a erré d’institution en institution. Lorsqu’on m’a amené Ann à son adolescence, j’ai trouvé une fille brisée, maniaco-dépressive, incapable d’établir une relation de confiance avec qui que ce soit. Bien sûr, un rejet total de la figure masculine.

– Violente ?

– Oui, mais contre elle-même. Des crises, de l’automutilation.

– Vous pensez qu’elle peut avoir retourné cette tendance destructrice contre les autres ?

– Non, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, l’automutilation est plutôt un geste positif.

– Se blesser soi-même ? Un geste positif ?

– Vous devez comprendre qu’Ann s’était fermée au monde et, d’une certaine façon, le monde l’avait enfermée en elle-même. L’automutilation n’est pas une tentative de suicide pour s’évader d’une vie trop dure à supporter, au contraire. Le seul endroit où Ann pouvait essayer de reprendre le contrôle, c’était sur son corps. Marquer son corps en le blessant, c’est un moyen de dire : « J’existe ».

– Donc pour vous, ce type de violence sur soi-même ne peut pas s’exercer sur autrui ?

– Dans le cas de Ann, non. Dans ses dossiers, je n’ai pas trouvé trace d’agressivité ou de menace à l’égard de son entourage. C’est vrai qu’elle entrait parfois en crise pour des médicaments qu’elle refusait de prendre ou pour le comportement de telle ou telle personne qui la contrariait, mais cela se traduisait toujours par une attitude de fuite, de repli sur soi, pas d’agression.

William poussa un cri de joie. Steven et Nancy tournèrent la tête. Un sursis pour la Terre ? À côté du garçon, l’ambiance était tout autre. Lisa, dents serrées, mine sombre, envoyait des textos comme des rafales de mitraillette. Ça devait chauffer à l’autre bout.

Steven l’observa un moment. Qu’avaient en commun Lisa et la petite Ann à son âge ? L’une était à fond dans la vie, entourée d’une famille aimante et d’amis ; l’autre n’avait plus de mère, son père était en prison, sa sœur l’avait abandonnée et sa jeunesse se déroulait dans des institutions sans âme.

– Elle a quand même fini par sortir de l’univers psychiatrique. Est-ce que ça veut dire que son message a été entendu ?

Nancy Frauman baissa les yeux, elle tourna sa cuillère dans son café.

– Pas vraiment. Lorsque je l’ai rencontrée, elle était dans une impasse. Je ne voyais pas comment l’aider (du regret teintait sa voix), ni comment elle s’en sortirait. Elle a fait deux tentatives ratées de suicide. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle réussisse.

Elle avala une gorgée de café.

– Et puis un miracle s’est produit.

– Un miracle ?

– À l’hôpital, il y avait une salle à l’écart où personne n’allait. Elle servait de débarras. On y avait relégué un piano inutilisé. Ann est tombée dessus par hasard. La musique a été une révélation pour elle. Elle avait un don inné, car elle a su jouer sans cours et sans professeur.

Une fois, je me suis approchée de la pièce et je l’ai écoutée à son insu. Elle jouait avec une grâce surnaturelle, mais seulement pour elle. Je n’aurais pas voulu briser ce moment sacré. Je suis moi-même musicienne, mais je dois dire que je n’avais jamais rien entendu d’aussi poignant.

C’était une sorte de longue plainte qui semblait n’avoir ni début ni fin, un chant étrange, à la fois doux et mélancolique qui vous prenait aux tripes. On avait l’impression qu’il avait attendu Ann depuis un temps immémorial pour naître au monde.

Nancy était au bord des larmes. Steven s’aperçut que les enfants avaient interrompu leurs activités. Les yeux ronds, ils regardaient leur mère en silence, un peu inquiets.

– J’ai été émue à un point que vous n’imaginez pas, inspecteur Whitmore, et pourtant je n’ai gardé aucun souvenir de la musique par elle-même. Elle naissait et mourait aussitôt. Elle n’avait pas vocation à être entendue. Sauf par Ann.

Elle écrasa une larme qui perlait sous son œil et sourit à ses enfants pour cacher son trouble.

– Tout va bien, leur dit-elle.

Comme s’ils n’attendaient que ce signal, ils sautèrent sur leur clavier.

– C’est ce qui l’a sauvée, reprit Nancy Frauman. Sans la musique, elle ne serait plus de ce monde, j’en suis sûre. Je n’ai plus de contact avec elle, mais je suis certaine que c’est la seule chose qui la maintient en vie.

Elle leva les yeux vers Steven :

– C’est elle qui a rompu tout lien, ajouta-t-elle d’un trait, comme si elle se sentait obligée de le préciser. Je… je pensais qu’elle allait mieux.

Elle détourna son regard vers ses enfants et sembla oublier Steven.

Il l’observa avec curiosité. Il s’était attendu à devoir s’attaquer au secret professionnel comme à un bloc de granit pour en extraire péniblement les renseignements sur Ann, morceau par morceau. Il n’en était rien, Nancy Frauman dévoilait sans retenue ce qu’elle savait. La menace que Steven avait fait planer pour l’effrayer y était sûrement pour beaucoup, mais pas seulement, il sentait que sa rencontre avec Ann l’avait marquée. L’adolescente avait sans doute été beaucoup plus qu’une patiente avec un numéro de chambre.

Ann avait ce pouvoir de troubler les gens. Steven en savait quelque chose. Il ne l’avait vue qu’une fois et il ne pouvait pas s’empêcher de penser à elle. Et pas seulement comme une suspecte potentielle de crimes.

Nancy Frauman sursauta. Le spectacle de ses enfants l’avait ramenée à la réalité. Elle fixa Steven avec des yeux saturés d’angoisse.

– D’après ce que vous dites, elle traverse un épisode meurtrier ?

Steven leva la main pour l’apaiser. Il n’avait pas envie de lui faire peur plus que nécessaire.

– Je n’ai aucune certitude. Je ne fais que vérifier des hypothèses. Est-ce que je peux vous poser une question ?

– Je vous écoute.

– Son accident a plongé Ann dans le coma pendant plusieurs mois. Est-il possible qu’à son réveil, elle ait développé un comportement violent ?

– Tout à fait. Un traumatisme crânien peut déclencher ce type de réaction. Mais je m’étonne que vous me posiez cette question. C’est le neurologue qui l’a suivie que vous devriez interroger.

– Il est mort.

– Mort ? s’écria-t-elle.

Les enfants levèrent brièvement la tête, puis replongèrent dans leur monde.

– Mort ? répéta Frauman plus bas.

– Elle l’a peut-être tué.

Steven s’en voulait de faire remonter la pression, mais il lui restait un point à éclaircir.

Frauman était blanche comme de la craie.

– Une dernière chose, docteur, si vous le permettez. Admettons qu’Ann Milande ne souffre d’aucune séquelle physique de son traumatisme crânien, est-il possible que le simple fait d’avoir survécu à son accident ait modifié son comportement ?

Susan dut faire un effort pour écarter sa crainte et réussir à réfléchir.

– Bien sûr. Réchapper par miracle à la mort, ça change forcément la façon de voir l’existence, commença-t-elle. Vous pouvez avoir le sentiment qu’un sursis vous a été accordé pour réaliser quelque chose d’important. Un supplément de vie pour accomplir une mission.

– Une vengeance, par exemple ?

Frauman frissonna. Les photos d’enfants mutilés devaient défiler devant ses yeux. Elle chassa l’idée de Steven en secouant les mains.

– Je n’en sais rien. Le simple fait d’échapper à la mort ne transforme pas quelqu’un en meurtrier. Et une vengeance doit avoir un sens. Personnellement, je ne vois pas ce qui pousserait Ann à se retourner contre moi et ma famille.

Elle fronça les sourcils.

– Attendez, dit-elle. Elle s’absorba dans ses pensées pendant de longues secondes.

– Docteur ?

– Je crois que si Ann était entrée dans une sorte de folie meurtrière, elle ne commettrait pas le genre d’atroc… (elle jeta un coup d’œil à ses enfants) de choses que vous m’avez montrées.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Je suis persuadée qu’elle utiliserait un moyen aussi éloigné que possible de la façon dont son père a tué sa mère.

– Vous pensez à quoi ?

– Plutôt à…

Elle réfléchit.

– À du poison…