Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 61
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Steven ouvrit la portière de sa voiture, jeta le sac de provisions sur le siège passager et lança un coup d’œil vers la verrière éclairée. La silhouette de Ann se découpait à contre-jour. Il attendit. Pas de geste de la main. Il monta dans son véhicule et démarra.
Quelque cinq cents mètres plus loin, il quitta la rue et arrêta la voiture le long d’un gros bâtiment, dans l’ombre. Il prit la lampe de poche du coffre avant et se mit en route vers l’immeuble Bennett.
Il n’entendait que le crissement de ses pas dans la neige qui entamait le silence de mort glaçant ce monde abandonné. Steven rasa les murs, se noyant dans les recoins les plus sombres.
Au loin, la verrière de l’appartement de Ann brillait dans la nuit. L’impression de précarité qui se dégageait du refuge de la jeune femme le frappa. Le rectangle de lumière était presque un signe de ralliement pour tout déséquilibré, voleur ou autre rôdeur potentiellement criminel. Dans un tel endroit, qu’il ne soit encore rien arrivé de grave à Ann tenait du miracle. Mais Steven était persuadé qu’elle bénéficiait d’un sursis. Tôt ou tard, un drame se produirait. L’envie le prit de courir jusqu’à l’appartement et de traîner Ann loin de ce désert mortel, qu’elle le veuille ou non.
Il arriva devant chez Bennett. L’immeuble n’était qu’une carcasse en attente de démolition. La plupart des fenêtres du rez-de-chaussée étaient murées, mais en de nombreux endroits, la barricade n’avait pas tenu. Steven put facilement se couler à l’intérieur.
Il écouta un moment. Aucun bruit. Il risqua un coup de lampe torche et s’aventura dans ce qui devait être le hall d’accueil. Il repéra l’escalier de service et engagea la montée. Au bout de deux étages, ses pieds avaient apprivoisé les marches, il éteignit. Il progressa en donnant de brefs éclairs de lumière pour éviter de buter contre quelque chose. Rien de pire que le bruit d’une bouteille de bière dévalant un escalier en pleine nuit.
Parvenu au quatrième, il repéra un plan d’évacuation de secours. Il localisa le bureau où était censé se tenir le rôdeur. Avec précaution, il poussa la barre horizontale de la porte de service. Elle résista, mais s’ouvrit sans grincer.
S’orienter n’était pas difficile, il lui suffit de suivre le couloir en U pour atteindre les bureaux de la façade. Steven compta quinze portes et se trouva devant celle qu’il cherchait.
Elle était entrouverte. Steven sortit son arme et posa son pouce sur l’interrupteur de sa lampe, prêt à faire irruption.
Trois hypothèses se cachaient derrière la porte. De la plus probable à la moins plausible : personne, le rôdeur, Rylander.
Steven la poussa d’un rude coup de pied et se rua à l’intérieur.
– POLICE ! cria-t-il.
Il balaya l’espace du faisceau de sa lampe. Personne.
La pièce était nue. Un peu de paperasse traînait sur le sol, c’était tout. Steven ne décela aucune trace de passage récent. Il rengaina son arme et s’approcha du bord de la fenêtre. L’appartement de Ann était à un niveau plus élevé. Le point de vue n’offrait qu’un champ de vision très limité. Tout ce qu’on apercevait, c’était le plafond. Il s’accroupit et examina le sol en vinyle au bas de la fenêtre, essayant de repérer d’éventuelles traces de sperme, au cas où le type se ferait plaisir sur les lieux. Rien.
Steven se redressa et appela Ann.
– Rien, vous êtes sûr ? dit-elle.
– À première vue, rien. Pourriez-vous vous approcher ? j’aimerais me rendre compte comment on vous voit, d’ici.
Elle apparut à la verrière. Elle était à contre-jour et Steven ne pouvait pas distinguer ses traits. Le spectacle était maigre, pas de quoi alimenter les fantasmes d’un voyeur. Or, ce genre de déséquilibrés se cachent pour pénétrer dans l’intimité des femmes qu’ils espionnent, ils aiment les surprendre nues dans leur salle de bain, en train de se déshabiller dans leur chambre, etc. Difficile d’imaginer un type bravant le froid pour se contenter de la vague silhouette qu’offrait Ann derrière la verrière.
– Je vais éteindre ma lampe, vous allez me dire ce que vous voyez.
Il s’exécuta.
– Je… je ne vois rien.
Il s’approcha de la fenêtre.
– Là, cria-t-elle, je vous vois.
Sa voix frissonnait.
– Vous arrivez à me reconnaître ?
– Non, je… je vous devine seulement.
Ses mots tremblaient.
– Ça ressemble à ce que vous avez vu ?
– Oui… vous pouvez rallumer votre lampe, s’il vous plaît ?
Il la sentit troublée, effrayée.
– Tout de suite, voilà. Il se racla la gorge. Je suis désolé, mais j’ai une question un peu dérangeante à vous poser.
Un silence accueillit sa requête. La silhouette d’ombre de Ann se découpait, immobile.
– Est-ce qu’il vous arrive…, enfin… de vous promener nue dans votre appartement et de vous approcher de la verrière ? Je ne pense pas que ce soit votre genre, mais comme la zone est déserte, vous pourriez avoir baissé la garde.
– Vous avez raison, inspecteur, ce n’est pas mon genre.
– Excusez-moi, je devais vous la poser.
Un silence s’installa. Steven se sentit gêné. Il était mal à l’aise d’être chez Bennett, à la place du voyeur potentiel.
– Bon, écoutez, dit-il. Ne vous inquiétez pas. Vous êtes en sécurité chez vous. Essayez de passer quand même une bonne nuit. Je vais appeler le chef du poste de police du quartier. C’est un copain, je vais lui demander de laisser un ou deux gars en planque chez Bennett. Si le type se pointe, ils le choperont.
– Inspecteur Whitmore, dit la silhouette.
– Hum, appelez-moi Steven, glissa-t-il sur un ton incertain.
– Merci… Steven.
Elle coupa la conversation. Il ferma son portable. C’est alors qu’elle fit un geste inattendu : elle leva la main et lui fit un petit signe. Il sourit pour lui-même et lui répondit en agitant sa lampe.
Elle disparut. Il resta un instant à contempler la verrière désertée. Puis il se retourna, il balaya une dernière fois la pièce avec sa torche et redescendit.
Sorti de chez Bennett, il pressa le pas, il était frigorifié et n’avait qu’une envie : pousser le chauffage de sa voiture et quitter la zone. Il dépassa avec soulagement les masses lugubres des derniers édifices et retrouva la civilisation. Même la lumière jaunâtre des réverbères du boulevard lui parut accueillante.
Plus il y repensait, plus il avait du mal à imaginer un voyeur tapi chez Bennett. L’endroit était glauque, inconfortable, et la vue sur la verrière si limitée. Steven concevait que Ann soit un objet de fantasme, mais pas vraiment dans de telles conditions ! Il fallait être motivé par autre chose. Il y avait l’hypothèse Rylander. Il serait venu faire du repérage en prévision d’un mauvais coup destiné à Steven. Il en était capable.
Mais l’explication la plus plausible était que Ann avait été victime d’hallucinations. En marchant entre les bâtiments, Steven avait lui-même eu l’impression de voir des ombres bouger, ou la sensation d’être observé par quelque présence surnaturelle. Dans un lieu pareil, l’imagination ne demandait qu’à s’affoler.
Soudain, une idée beaucoup plus dérangeante le traversa : Ann pouvait aussi avoir inventé délibérément le rôdeur. Elle se doutait qu’elle était en première ligne concernant les suicides, elle pouvait avoir créé ce mystérieux personnage pour détourner les soupçons.
Il faut avouer qu’il tombe bien, celui-là, se dit Steven.
Mais il avait du mal à y croire. Il ne voulait pas y croire.