Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 59
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59
Remis de sa surprise qu’elle accepte, Steven l’emmena au Red Tack. Le petit restaurant n’était qu’à quelques tours de roue de chez lui. Il y mangeait quand il ne supportait plus son appartement ou que réchauffer un plat au micro-ondes relevait de l’exploit impossible, lorsque son frigo était vide, par exemple.
– Steak bleu, tarte aux champignons, coleslaw, frites et une Bud Light, dit Pamela en faisant semblant d’écrire sur son carnet de commandes. Enfin, comme d’hab’ quoi ! ajouta-t-elle en glissant un clin d’œil à Steven.
Elle se tourna vers Ann.
– Et pour la petite dame ?
– Une salade César.
– Une César.
Pamela nota d’un trait.
– Vous avez des olives noires ? demanda Ann.
– On a. Un supplément d’olives noires, alors. Pas de problème.
Elle griffonna dans son carnet. Ann leva un doigt.
– Huit olives, s’il vous plaît. Et je peux les avoir dans une petite assiette à part ?
Pamela lança un bref coup d’œil du côté de chez Steven et reporta son attention vers la cliente.
– Huit ?
– S’il vous plaît.
– Bon. Huit olives noires.
Sur son carnet, elle traça un grand huit qu’elle souligna de deux traits à côté de l’indication « + olives noires ».
– Comme boisson ?
– Rien, merci.
– C’est parti.
En tournant les talons, elle leva les sourcils à l’adresse de Steven avec un pincement de lèvres qui disait : « Sophistiquée, la copine ».
Un silence gêné s’installa entre eux. Il se demanda ce qui lui était passé par la tête en invitant Ann, et si c’était une bonne idée. Pourtant, elle avait accepté. Bien sûr, elle n’était peut-être pas pressée de rentrer chez elle après ce qu’elle lui avait raconté, mais il avait l’espoir un peu fou qu’elle avait aussi envie de passer un peu de temps avec lui.
– Huit olives, pas une de plus, pas une de moins. Noires. Dans une assiette à part, énonça-t-il. Sans indiscrétion, il y a une signification particulière ?
– Non. C’est une sorte de… rituel.
– Comme pour chasser les mauvais esprits ? Rassurez-vous, leur salade César n’est pas hantée, dit-il sur un ton apaisant. Puis il prit un air faussement inquiet et fronça les sourcils. Enfin, pas que je sache.
Il crut voir l’ombre d’un sourire.
– Ça m’aide à… (elle s’interrompit). En fait, c’est juste une habitude. Vous devez trouver ça ridicule.
– Légèrement bizarre, je l’avoue, mais pas ridicule. Elle a du sens pour vous, c’est ce qui compte.
Elle lui lança un bref coup d’œil. Il se sentait un peu plus en confiance. Il adopta un ton détendu.
– Je sais que ça ne me regarde pas, mais comment en vient-on à établir ce… rituel ? Huit olives noires, pas une de plus, pas une de moins ?
– D’habitude, c’est plus compliqué que ça. Lorsque je vais au magasin, j’achète cinq boîtes, pas plus, toujours la même marque. Je prends toujours la boîte la plus à gauche dans le rayon pour la mettre dans mon caddie. Chez moi, je range toujours les boîtes au même endroit, à droite dans l’armoire. Je vide les boîtes, huit olives par huit. S’il reste moins de huit olives dans la boîte, je la jette et j’en prends une autre. J’utilise toujours la même coupelle pour mettre les olives. J’attends toujours que la dernière boîte soit entamée avant d’en racheter d’autres.
Steven ouvrit des yeux ronds, impressionné autant par la phrase débitée d’une traite que par la sophistication du processus.
– C’est drôlement élaboré ! Et qu’est-ce qui se passe si vous sautez une étape ?
– Ça ne m’est jamais arrivé.
– Mais, pourquoi les olives particulièrement ?
– Je ne sais pas, c’est venu comme ça. C’est vrai que je les adore quand même.
– Et vous en avez d’autres des… habitudes du même genre ?
– J’en ai eu. Beaucoup.
Elle renversa la tête et le regarda avec un petit air de défi.
– Vous avez tout un dossier sur moi, j’imagine, inspecteur, vous savez que j’ai passé beaucoup de temps dans des établissements psychiatriques. Quand j’y étais, je m’inventais des tas de rituels. C’était rassurant de répéter un processus immuable. C’était une façon de s’échapper. Enfin, pour moi. Je pouvais aligner des petits pois dans mon assiette par colonnes de dix, faire mon lit en faisant quarante-trois plis avec le drap, dessiner des carrés ou des ronds pendant des heures. Peu importait que les rituels n’aient pas de sens. Je dirais même que plus c’était absurde, mieux ça marchait. L’essentiel était que les suivre m’empêchait de ne penser à rien d’autre.
Steven hocha la tête. S’absorber dans la paperasse pour oublier, c’est ce qu’il avait fait une bonne partie de la journée.
– Le piège, continua-t-elle, c’est qu’au bout d’un moment, on doit commencer par exécuter un rituel pour se mettre en condition, pour accomplir certaines choses. C’est plus fort que soi, on en est prisonnier.
Pamela arriva avec leur commande.
– Le steak avec la tarte et la bière.
En voyant l’assiette débordant de nourriture atterrir devant lui, Steven se sentit gêné. Il avait peur de passer pour un goinfre.
– La salade… et les huit olives noires, dit Pamela tout sourire en déposant la coupelle devant Ann comme si c’était un plat rare.
Pamela repartie, Steven désigna les olives avec sa fourchette.
– Et ce « rituel » que vous vous sentez obligée d’observer, c’est pour quoi ?
– Ça m’aide à… à (son visage s’empourpra), ça m’aide à me détendre, mais là, ce n’est pas mon rituel complet, je…
Steven baissa les yeux sur son assiette, il ne voulait pas la mettre mal à l’aise. Il avait une faim de loup, mais il n’arrivait pas à commencer. Ann ne l’aidait pas beaucoup à se lâcher sur son plat. Elle découpait consciencieusement sa salade César avec la pointe de son couteau, sans rien avaler. On aurait dit qu’elle y cherchait quelque chose. Des vestiges de l’Empire romain ?
Le silence durait. Il prit une gorgée de bière pour se donner une contenance.
– Pour en revenir à votre demande pour que je vous aide à retrouver votre père. J’espère que vous avez compris pourquoi je ne le peux pas…
Les épaules de la jeune femme se crispèrent. Quelle erreur ! C’était le seul sujet de conversation qui lui était venu à l’esprit. Il avait parlé trop vite et brisé le fil ténu qui les reliait. Elle continua à explorer sa salade, mais à coups de couteau nerveux.
– J’imagine que lorsqu’on est policier, on l’est tout le temps ? dit-elle d’un ton sec.
– Que voulez-vous dire ?
– À chaque instant, vous enquêtez ? C’est ça ? Toutes les secondes de votre vie ?
Steven fronça les sourcils. Dans sa voix, il retrouvait les accents hostiles de leur première rencontre. Il regretta ses propos. Elle s’éloignait de lui bien plus rapidement qu’elle s’était approchée.
– Pourquoi dites-vous ça ?
Elle abandonna sa salade et le fixa dans les yeux.
– Pourquoi m’avez-vous invitée à venir ici ?
– Je ne comprends pas, c’est ce que j’ai dit qui… ?
– C’est pour m’observer, c’est ça ? Pour vous faire une idée plus précise de qui je suis ?
– Ann, vraiment, je…
– Vous avez lu un tas de comptes-rendus sur moi, signés par le docteur Machin ou le professeur Bidule. Vous avez voulu examiner la timbrée de plus près.
– Non, enfin…
Steven avait l’impression de voir céder une digue.
– L’histoire des olives, ça doit vous rassurer ? dit Ann, sur sa lancée. C’est sûr qu’une folle comme moi doit forcément être une espèce d’empoisonneuse. Ça doit conforter des hypothèses. La responsable de vos suicides, c’est moi. Votre enquête avance, félicitations, inspecteur.
Ses yeux brillaient de mille feux.
– Non ! s’exclama Steven. (Il n’avait pas l’intention de se laisser pousser dans les cordes sans réagir.) Écoutez-moi bien, vous êtes liée à cette affaire et ça, vous pouvez difficilement le nier. Mais je ne vous accuse de rien, tant que je n’ai aucune preuve de quoi que ce soit, vous restez une sorte de… témoin privilégié, si vous voulez.
Il pointa son doigt vers elle. Sa voix se raffermit :
– Et si vous pensez que je vous ai tendu une espèce de piège, vous vous trompez lourdement, Ann. Je n’ai pas pour habitude d’inviter, à dîner, une personne que je suspecte de meurtre. Si j’avais voulu vous cuisiner, je vous aurais convoquée dans les locaux de la police. C’est beaucoup plus efficace que maquiller un interrogatoire en repas au restaurant. Vous pouvez me croire.
Ses arguments semblaient avoir porté. Le visage de Ann s’était décrispé.
– Alors pourquoi m’avez-vous invitée ?
Mais Steven ne l’écouta pas.
– En plus de ça, vous n’avez pas grand-chose à craindre de moi. Je ne suis plus vraiment sur cette affaire de suicides, et dans peu de temps, je ne ferai plus partie de la police.
Ann ouvrit de grands yeux étonnés.
– Comment ça ?
Avait-il parlé trop vite ? Il regretta un moment de s’être livré autant. Et puis il repensa à ce qu’il avait entrepris pour tout connaître sur elle, exploitant sans scrupules les moyens policiers à sa disposition, extorquant froidement des renseignements intimes auprès du docteur Nancy Frauman. Il eut soudain envie de se confier à elle. Il lui devait bien ça.
– Je vais passer en commission de discipline. On va me faire comprendre que ma place n’est plus dans la police.
– Qu’est-ce que vous avez fait ? Si ce n’est pas indiscret.
Il émit un petit sourire en coin.
– Après vos révélations sur votre lien particulier avec les olives noires, je ne peux plus rien vous cacher. Est-ce que le nom de Charles Rylander vous dit quelque chose ?
Elle fit non de la tête.
– C’est un puissant homme d’affaires. Je vous rassure, vous ne perdez rien à ne pas le connaître.
Il s’éclaircit la voix pour se donner un peu d’élan :
– Je lui ai balancé mon poing en pleine face. Je lui ai fait exploser le nez.
Il regarda Ann pour juger l’effet de ses paroles. Elle avait détourné les yeux.
– J’avais de bonnes raisons et je ne regrette rien, ajouta-t-il à la hâte. Mais mon geste me coûtera mon avenir dans la police.
D’un petit mouvement de tête, Ann acquiesça, lèvres pincées. À quoi pensait-elle, qu’il était une brute et qu’il méritait qu’on le vire ? Il éprouva le besoin de se justifier.
– Je soupçonne Charles Rylander d’avoir enlevé huit femmes — à ma connaissance — et de les avoir tuées.
Ann ouvrit grand les yeux.
– Tuées ?
– Je le crains. Mais je n’ai encore aucune preuve. En attendant, Rylander s’amuse à un jeu pervers avec moi. Un soir, je vous passe les détails, il m’a provoqué. Il a réussi à me faire sortir de mes gonds et j’ai pété les plombs. Une caméra de surveillance a filmé la scène. Il le savait.
– Et vous ne pouvez rien faire ?
– Pas vraiment. Difficile d’argumenter contre un flagrant délit de ce genre. En principe, je suis payé pour défendre les citoyens de ce pays, pas pour les agresser.
– Et vous prenez ça comment ?
– Mal. Très mal. Je suis un bon policier. Je crois en mon boulot et je le fais bien. J’admets que j’ai fait une belle connerie en m’attaquant à Rylander. Mais ce que je ne digère pas, c’est que si j’en suis arrivé là, c’est aussi pour des questions de politique interne. Si on m’avait laissé faire mon travail, les choses se seraient passées différemment.
– Vous savez ce que vous allez faire, après ?
– Une fois qu’on m’aura viré ? Je n’arrive pas à penser au-delà de ça. Il me reste un espoir de m’en sortir. Assez maigre en vérité. Trouver le coupable des enlèvements. Si c’est Charles Rylander, le vent tournera subitement en ma faveur. Curieusement, en revoyant l’enregistrement de la caméra, les gens du comité de discipline estimeront que j’ai été plutôt gentil avec Rylander. Mes coups de poing passeront presque pour des marques d’affection.
Un silence s’installa. Steven se mit à torturer une frite avec sa fourchette. Il pensait à Rylander, il avait oublié où il était.
Soudain, il émergea. Ann semblait préoccupée par le sort de la frite. Elle leva les yeux vers lui.
Ils échangèrent un regard assez long.
– Vous n’avez pas répondu à ma question, dit Ann.
Quelle question ? se demanda Steven. Elle poursuivit :
– Si ce n’est pas pour me faire subir un interrogatoire. Pourquoi m’avez-vous invitée ?
Il resta désemparé.
– Je, enfin... C’est juste que… Je crois que j’avais envie de passer un moment avec vous…
Ann pinça ses lèvres et baissa les yeux.
– Il vaudrait mieux que je rentre, murmura-t-elle, sans le regarder.